Livre

Un Anglais au pays des trains, du chocolat et des noix de coco

Un chroniqueur instille dans son portrait de la Suisse une délicieuse touche d’ironie britannique

L’auteur du Suissologue, mi-quarantaine, vient du sud de l’Angleterre, a fait des études à la London School of Economics avant de voyager beaucoup, de travailler pour Lonely Planet puis d’atterrir en Suisse. Pour des raisons sentimentales et parce qu’un médecin, face à des symptômes récalcitrants, lui a conseillé de migrer là où l’air est plus sain. Ainsi, comme au temps des sanatoriums, Diccon Bewes est venu se refaire une santé près des montagnes. «Je vis depuis huit ans à Berne et venais régulièrement avant.» La Suisse, une obsession? «Non, corrige-t-il, une passion.» Switzerland, ses langues, ses montagnes percées, sa démocratie directe et ses 1500 lacs. Et bien sûr, les comportements de l’Helvète, ce bipède affairé dont notre Anglais a trouvé l’équivalent végétal: la noix de coco, délicieuse et pleine de vertus, certes, une fois qu’on est venu à bout de la satanée coque.

Swiss watching: Inside the Land of Milk and Money a été très bien reçu à sa parution en 2010 (50 000 exemplaires vendus, dont la moitié en Suisse). Le succès a été similaire (15 000 exemplaires) dans sa traduction allemande. Il sort le 13 août en version française*.

L’approche est historique, politique, géographique, mais surtout personnelle. Quand il s’agit d’expliquer les cantons, Diccon Bewes va marcher le long de la Voie Suisse, créée pour le 700e anniversaire de la Confédération. Quand il encense le génie ferroviaire, c’est après avoir usé ses yeux contre les vitres d’innombrables trains de montagne. «Venant de Grande-Bretagne, où le rail est aussi cher que chez vous mais sinistré, c’est presque un émerveillement. Ces trains réguliers, propres, connectés à des bus jaunes qui vous amènent dans le plus petit recoin du pays…» Heidi est la Suissesse la plus célèbre au monde? Il planche sur la vie de son auteur – Johanna Spyri, après tout, est la J. K. Rowling suisse – et mène son pèlerinage jusqu’à Maienfeld, dans les Grisons, où Disney a inspiré un Heidiland rebutant.

Porter des chaussures rouges, un acte rebelle

C’est dans les détails et l’extériorité de son point de vue que logent les perles. Bewes relate les explications en trois langues sur les paquets alimentaires, le goût du muesli, la manie de se souhaiter «bon appétit» ou le rapport sacré des Suisses à l’apéro. Il fréquente assidûment, quoique sceptique, ce peuple qui adore une boisson à base de lactosérum, grille des saucisses aux bouts entaillés, trinque selon des rites précis à ne pas enfreindre, mange beaucoup de salade dont les feuilles ne doivent jamais être coupées… Des rites parfois méconnus mais avérés, semble-t-il. Ainsi, selon notre Sherlock Holmes de Berne, le port de chaussures rouges, plus répandu en Helvétie que partout dans le monde, est une manière de se rebeller sans provoquer. On se reconnaît ou pas, mais c’est assurément plaisant à lire.

«Comme des abeilles»

Outre l’insularité, longuement traitée, confiance et discrétion sont, selon Bewes, nos vertus cardinales. La matrice explicative de pratiques telles que le secret bancaire, le dédain des célébrités ou la possibilité de se faire livrer un réfrigérateur qu’on paiera plus tard. «Les Suisses ont aussi un sens très profond du collectif, un peu comme des abeilles dans leur ruche, explique Diccon. Vous avez voté contre six semaines de vacances annuelles, ce qui va contre tout réflexe individualiste. Imaginez la même chose ailleurs, impossible!» L’obéissance à la loi, le respect des règles sont des fondamentaux de la mentalité suisse? «Oui, je crois. C’est parfois très irritant, mais il faut reconnaître qu’ainsi, les choses fonctionnent.»

Les raccourcis sont là, mais la distance culturelle volontiers cultivée éclaire joliment. Le dernier discours du 1er août de notre président, petite Suisse contre le grand méchant monde, n’a pas échappé au chroniqueur anglais qui connaît nos mythes fondateurs. Le Suissologue, même dans sa veine critique, ne verse jamais dans le mépris. Et l’autoflagellation est une tradition suisse que Bewes n’a pas adoptée.

On s’amuse de sa description du swinglish, langue anglo-suisse où drink ne veut pas dire boisson mais lait demi-écrémé. A plus d’un titre, ce livre peut décontenancer les Romands. Votre Suisse, Monsieur Bewes, n’est-elle pas… terriblement suisse-allemande? On ne s’y reconnaît pas vraiment. Froids? Méfiants? C’est pas nous, c’est les autres. «En tant que Suisses, se défend-il, vous percevez des différences entre régions et populations qui, de l’extérieur, semblent minimes ou secondaires. Je sais que pour beaucoup de Romands et de Tessinois, car ils me l’ont dit, ce que je décris paraît parfois curieux, voire faux. En revanche, les étrangers qui vivent dans vos régions trouvent que c’est plutôt juste… N’est-ce pas un réflexe très romand de s’imaginer beaucoup plus chaleureux, relax et ouvert que de l’autre côté du Röstigraben? Notez, c’est pareil dans tous les pays… Le livre semble faire réfléchir à cette part suisse que les Suisses latins n’aiment pas forcément en eux.»

Mmmh… Fort possible. Mais vous, Diccon, qu’est-ce qui vous agace vraiment dans ce pays? «L’incapacité des Suisses à faire la queue (il est Britannique, faut-il le répéter), et les exigences bureaucratiques: pour la moindre démarche, il faut des papiers tamponnés.» Heureusement, face à ces piteux helvétismes, Diccon Bewes garde un goût immodéré pour le chocolat. Florence Gaillard

* Le Suissologue, Diccon Bewes. Editions Helvetiq.

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