feuilleton thIEl le rouge 19/30

Un assassinat à Lausanne

Fin août 1937. Le voyage de Paris à Genève est long. Heureusement, il y a Max. C’est un type plaisant, et Noel Field aime parler. Après leur rencontre dans un café parisien, «l’homme décoré de l’Ordre de Lénine» lui a présenté ce jeune Russe en lui disant qu’il resterait quelque temps à Genève. Ils parlent de Der Dicke, qui avait passé une nuit à Vandoeuvres. Et qui a trahi. S’il revient chez les Field, l’Américain doit avertir Max. A Genève, le jeune Russe prend chaque jour des nouvelles.

Le diplomate se promène souvent à Vandoeuvres et à Vésenaz, au bord du lac. Il songe en marchant à ces trois hommes: celui du café à Paris, celui qui est devenu un pestiféré, et celui qui n’est plus son contact, Krivitsky. Il s’arrête au restaurant La Pointe à la Bise, pour prendre un café. Il ouvre le journal. Un choc. Cette photo! Il n’arrive pas à le croire: c’est Der Dicke! Assassiné à Lausanne. Son corps a été retrouvé criblé de balles, route de Chamblandes, à l’entrée de Pully. Le quotidien dit qu’il s’appelait Hermann Eberhardt.

La Galicie est fertile en révolutionnaires. Mikhael Feintuch, alias Jean Jérôme, l’ami de Reynold Thiel, vient de là. Ignace Poretski et Samuel Ginsberg aussi. Destinées étonnamment parallèles. Les deux sont nés la même année, 1899 – certains disent le même jour, le 1er janvier – dans le même bourg, Podwolo­czyska, à la frontière de deux empires. Et la tempête bolchevique les a embarqués de la même manière. Ils ont fait les deux carrière dans l’appareil de sécurité soviétique. Au milieu des années 1930, Ginsberg, devenu Walter Krivitsky, est un des responsables du renseignement militaire en Europe, avec le grade de général. Poretski, devenu Ludwig, Der Dicke, Ignace Reiss, est un «illégal» extérieur du NKVD, résident aux Pays-Bas puis à Paris, avec un large rayon d’action, dont la Suisse. Et les deux enfants de Podwoloczyska ont vécu la terreur et les procès staliniens, dès 1936, avec les mêmes doutes, puis la même horreur. Leurs camarades de l’ombre tombaient les uns après les autres. Rentrer sur ordre à Moscou, c’était presque un arrêt de mort.

Le 17 juillet 1937, Ignace Reiss a adressé une lettre au Comité central du Parti communiste de l’Union soviétique, autrement dit à Staline. Il écrit au nom de ceux qui «furent massacrés dans les caves de la Loubianka, sur l’ordre du Père des Peuples». C’est une rupture totale avec ses employeurs. «Nos chemins divergent. Celui qui se tait aujourd’hui se fait complice de Staline et trahit la cause de la classe ouvrière et du socialisme.» A la fin du texte, Reiss semble se rallier à Léon Trotsky, l’exilé.

Il a adressé sa lettre à la représentation commerciale soviétique à Paris. Dès ce moment, Ignace Reiss sait qu’il est en danger. Il saute dans un train, vers la Suisse. Il y a déjà envoyé sa femme Elsa et son fils Roman, qui logent depuis une semaine sous le nom de Brandt à Finhaut, en Valais, dans une pension qui appartient au président de la commune. Finhaut est un refuge provisoire, où Reiss ne veut pas passer l’hiver. Le 4 septembre, la famille déménage à Territet. Le même jour, Ignace et Elsa ont rendez-vous à Lausanne dans l’après-midi avec une amie allemande, Gertrude Schildbach. Reiss part devant, pour louer une chambre d’hôtel et acheter un billet de train pour Reims, où il veut voir le lendemain Léon Sedov, le fils de Trotsky.

La rencontre avec Gertrude a lieu au Central, près de Saint-François. L’Allemande, qui est venue de Rome où elle réside, est agitée, inquiète. Comme Elsa doit rentrer à Territet pour s’occuper de Roman, Ignace fixe un autre rendez-vous à leur amie, le soir même, pour parler davantage de ce qui la préoccupe.

Le corps d’Ignace Reiss est découvert le lendemain matin à Chamblandes. Il a huit balles dans la peau, quelques cheveux de femme dans la main. La police arrêtera une enseignante zurichoise, Renata Steiner, qui était chargée de surveiller les Reiss à Territet. La voiture qu’elle avait louée à Berne sera retrouvée à Genève, près de la Gare. A l’hôtel de la Paix, où Gertrude Schildbach était descendue, les bagages d’un couple ont été abandonnés. Les enquêteurs vaudois, avec l’aide des Français, parviendront peu à peu à se faire une idée du commando qui a enlevé et tué Reiss: une dizaine de personnes, dont trois femmes. Après la lettre du 17 juillet, Staline avait ordonné la liquidation immédiate du traître.

Walter Krivitsky, l’ami d’enfance d’Ignace Reiss, obtient en octobre l’asile politique en France. Le 10 février 1941, son corps sera retrouvé dans une chambre d’hôtel à Washington, une balle dans la tête. Il s’était suicidé.

A Genève, Max n’a plus fait signe après le 4 septembre. L’assassinat de Der Dicke a alimenté dans le canton de Vaud la campagne pour l’interdiction du Parti communiste, banni par deux tiers des votants le 30 janvier 1938. Mais Noel et Herta Field ne sont pas ébranlés. Ils ont décidé de visiter l’URSS, pendant leurs vacances. Ils y partent en mai, pour deux mois. A Moscou, Noel voit beaucoup de monde, dont un personnage qu’il connaît déjà: c’est «l’homme décoré de l’Ordre de Lénine», celui du café à Paris, dont l’Américain ne connaît toujours pas le nom: Serguei Mikhailovich Spiegelglas, désormais chef du renseignement extérieur soviétique. C’est lui qui avait reçu l’ordre d’éliminer Ignace Reiss.

Passion,secret, guerre, terreur, trahison. Une histoire communiste suisse

Prochain épisode: Mot de passe à Moscou

Résumé des épisodes précédents

Après l’Espagne, la guerre, la résistance, Reynold Thiel organise des passages clandestins à Genève. Un diplomate américain devient son ami.

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