C'est dans la capitale du Hoggar, à Tamanrasset, en Algérie, que le destin suisse de Mohammed Boudifa, auteur de la tragédie du Grand-Pont de Lausanne (Le Temps d'hier) a commencé. Il participe en 1987 au marathon du Hoggar, organisé par Gilbert Hirschy, patron à l'époque de la Coupe du monde de supermarathons. Le Genevois remarque ce jeune coureur talentueux. Il lui offre un billet d'avion et l'invite à venir courir la classique Sierre-Zinal en 1988. Il y nouera plusieurs contacts. Il reviendra disputer plusieurs compétitions en Suisse et en Europe. Son nom deviendra familier des spécialistes de course à pied en Suisse romande.

Son profil d'athlète discret ne semblait en rien devoir le pousser à conduire mardi soir sa voiture au bas d'un pont, blessant huit personnes au passage et en tuant trois autres. Sans appartenir au gotha de l'athlétisme suisse, ce coureur de fond a néanmoins réalisé de bonnes performances. Ainsi obtint-il une 2e place au Marathon de Lausanne en 1998 et gagna-t-il diverses courses régionales. A travers son sport, Mohammed Boudifa a avant tout cherché une reconnaissance sociale. Fondateur et président du Footing-Club Lausanne, Raymond Corbaz confirme: «Il ne courait pas pour son plaisir, mais pour se faire reconnaître et gagner sa vie.» Au point que certains organisateurs de compétitions durent parfois se fâcher en raison des exigences trop élevées qu'il posait en termes de primes.

Du Jura bernois au Valais

A la fin des années 80, quand il bénéficiait de visas de trois mois, Mohammed Boudifa est accueilli par les athlètes Fabiola Rueda-Oppliger et son mari Daniel à Saint-Imier, dans le Jura bernois. Puis, après avoir gagné la Foulée d'Avry-sur-Matran (FR), c'est Jean-François Carrel, un amateur de course à pied, qui le prendra sous son aile pendant quelque temps. Le coureur algérien enverra régulièrement une partie de son pécule à sa famille. «Il ne m'a jamais demandé de l'argent, relève le Fribourgeois, au contraire, l'an dernier, il est venu me régler une facture de téléphone dont je n'avais même pas connaissance.» Puis il séjournera à Savièse (VS), chez Yvo Schifferle, auprès duquel il restera près de trois ans. Pour cet ingénieur retraité, marathonien à ses heures, Mohammed était très respectueux de sa religion musulmane. «Il ne loupait aucune prière, se levait tôt, le jour même d'une course», se souvient-il. Parfois, il échangeait le vin ou le jambon qu'il avait gagné contre autre chose, relève Fabiola Rueda-Oppliger. Il n'empêche, il n'aimait pas aborder les questions liées à sa religion. Et vivait mal ce qui se passait en Algérie.

Psychologiquement, le coureur algérien, qui s'entraînait seul, a souvent été perçu comme un homme très timide, qui ne se confiait jamais et qui n'engageait jamais la conversation. «Une personne un peu mystérieuse qui avait l'impression que tout le monde lui en voulait», regrette Raymond Corbaz. Il faut dire qu'en venant en Suisse, il avait l'ambition de devenir un grand champion afin de pouvoir vivre de l'athlétisme. Au début, sa compagne alémanique, qu'il avait rencontrée lors de ses premières visites en Suisse, l'accompagnait lors de chaque compétition. Puis les choses ont changé. Bibliothécaire décrite comme étant elle aussi discrète, cette violoniste semblait aux antipodes du monde sportif. Marié avec elle, Mohammed Boudifa est au bénéfice d'un permis d'établissement depuis 1996.

Une première tentative de suicide

Ses rêves de grand champion ne s'étant pas concrétisés, Mohammed Boudifa vivotait de ses gains. C'est pourquoi il avait décidé d'entamer une formation d'aide-soignant à Genève, qu'il ne parviendra pas à achever. «Cet échec le déprimera», estime Yvo Schifferle, qui est allé à Tamanrasset rencontrer sa famille. En Algérie, Mohammed Boudifa avait le brevet de maître de sport. Un titre qui n'a eu aucune équivalence en Suisse.

Confronté en outre à des difficultés de couple, il fait une tentative de suicide un mercredi d'octobre 2001 en sautant d'une fenêtre du 4e étage, se blessant sérieusement à une cheville. Il avait tenu pendant une journée entière tout l'immeuble du quartier lausannois de Montoie en haleine. Handicapé plusieurs mois durant par une blessure dont il ne parle jamais à ses collègues coureurs, cette interruption sportive équivaut quasiment à une atteinte à son identité personnelle et sociale. Issu d'une famille haratin, historiquement des vassaux des Touareg du Hoggar, Mohammed Boudifa s'est certes adapté au monde suisse de l'athlétisme, mais semble avoir connu davantage de problèmes dans la vie de tous les jours. «C'est un fils du désert», rappelle une connaissance. Quant à Yvo Schifferle, il conclut par ce commentaire laconique: «Il n'est jamais devenu adulte.» Sans activité professionnelle, il avait pourtant repris l'entraînement, laissant croire à tort qu'il avait retrouvé une certaine joie de vivre.