Un avocat genevois menace la forêt kényane

Nairobi Un projet immobilier veut dévorer le «poumon vert» de la capitale

Son représentant est un Suisse, au grand dam de l’ambassadeur Jacques Pitteloud

La forêt de Karura, au cœur de Nairobi, est en danger, alertent les défenseurs de l’environnement. Une société enregistrée aux îles Vierges britanniques a saisi la justice kényane pour obtenir le droit de construire un complexe hôtelier sur les 4,5 hectares de terrain qu’elle revendique au beau milieu du poumon vert de la capitale. Cette structure offshore, York Worldwide Holdings, accuse le Service des forêts kényan de s’opposer illégalement à ce projet, révélait mardi le quotidien local The Star .

Strictement kényane a priori – le propriétaire effectif de York Holdings serait un ancien homme de confiance de Daniel arap Moi, président du pays entre 1978 et 2002 –, l’affaire a pourtant des accents helvétiques. Le représentant de cette mystérieuse société n’est autre que l’avocat genevois Bernard Haissly, écrit The Star, qui le présente même comme «directeur».

La préservation de la forêt de Karura, un territoire largement vierge de la taille de la ville de Bienne, au cœur de Nairobi, est un enjeu hautement symbolique au Kenya. Prix Nobel de la paix en 2004 pour son engagement en faveur de l’écologie et du développement durable, la scientifique et militante Wangari Maathai en avait fait l’un de ses chevaux de bataille. Décédée en 2011, elle avait organisé en 1997 un vaste mouvement de protestation contre la destruction de ce «poumon d’une métropole congestionnée», alors que les promoteurs immobiliers tentaient de faire valoir leurs droits et titres de propriété, dont la validité a toujours été contestée. Un combat couronné de succès jusque-là, l’aura de cette pasionaria et la popularité de son engagement ayant longtemps calmé les ardeurs des bétonneurs.

Le retour à la charge de York Worldwide Holdings soulève aujourd’hui l’indignation des héritiers de Wangari Maathai, à commencer par Alice Macaire, fondatrice de l’Association des amis de Karura. «Cette forêt appartient aux Kényans: ils sont plus de 20 000 à s’y promener chaque mois, en particulier les plus pauvres. C’est par ailleurs la deuxième destination recommandée aux touristes en visite à Nairobi par le site TripAdvisor, explique-t-elle au Temps. Il est impensable de laisser le projet de York Holdings aller de l’avant.»

Comme pour lui faire écho, la fille de Wangari Maathai, Wanjira Maathai, présidente de l’association Green Belt Movement, déclarait récemment à la télévision nationale que la préservation de la forêt de Karura – l’un des refuges du petit épomophore, une chauve-souris menacée par la disparition de son habitat – était acquise de longue date et qu’il était «extrêmement préoccupant de voir que les choses pourraient revenir en arrière alors que nous sommes désormais passés à d’autres combats».

Qui plus est, l’implication d’un avocat genevois dans cette opération très controversée n’est pas du goût de l’ambassadeur de Suisse au Kenya, Jacques Pitteloud. Contacté, il se montre très clair: «Pour le représentant d’un pays qui s’efforce depuis des années de restaurer sa réputation et de ne plus servir de plateforme pour des affaires peu honorables, il est gênant de voir le nom de la Suisse mentionné à nouveau dans un contexte dont tout le monde sait qu’il est politiquement extrêmement sensible et qu’il touche à l’héritage d’un Prix Nobel de la paix.»

Contacté lui aussi, Bernard Haissly n’a pas souhaité répondre à nos appels, nous faisant indiquer qu’il n’avait pas le moindre commentaire à faire. A lire The Star, York Worldwide Holdings et son représentant affirment que les terrains – il s’agit de trois parcelles contiguës – ont été légitimement acquis le 30 décembre 2002, que les titres de propriété n’ont jamais été contestés et que le projet a été développé dans le respect de la loi kényane sur les forêts.

Au Kenya, les conditions d’attribution de terrains forestiers à des privés, et la légitimité de ces attributions, sont un véritable serpent de mer. Le principe veut qu’un terrain qui n’est pas formellement attribué à un privé soit propriété de l’Etat. Mais depuis l’indépendance du pays, en 1963, les présidents successifs n’ont pas hésité à prendre quelques libertés avec la loi en s’attribuant – à eux-mêmes ou à leurs proches – quantité de terrains. Le président Moi n’a pas échappé à la règle: il aurait violé la loi plus souvent qu’à son tour en attribuant des parcelles à ses amis, y compris dans la forêt de Karura. La loi est pourtant claire: pour qu’un terrain puisse être attribué, il doit avoir été dûment et légalement déclassé – «dégazetté», disent les Kényans.

«En 1997, le succès de Wangari Maathai a été de forcer le président Moi à reconnaître que la plupart des terrains de la forêt de Karura n’avaient jamais été dégazettés et que leur attribution était donc illégale», résume un observateur de la vie publique kényane. Si cette victoire a eu pour effet de stopper, pour un temps, les velléités immobilières des «propriétaires» de parcelles, ceux-ci ont pourtant conservé leurs titres de propriété. Le 30 décembre 2002, York Worldwide Holdings a ainsi acheté ses trois parcelles à trois de ces propriétaires controversés, Masai Villas, Sian Enterprises et Star Prime. Trois entités en mains de proches du président Moi, croit savoir The Star. Le quotidien relève d’ailleurs que la date d’acquisition des terrains par York Holdings jette le trouble: le 30 décembre 2002 – dernier jour du mandat de Daniel arap Moi – était… un jour férié pour cause d’élections nationales.

Douze ans plus tard, l’urbanisation de Nairobi a explosé et les 4,5 hectares de la discorde sont devenus une véritable mine d’or: les prix du terrain dans la capitale kényane sont comparables aux prix genevois. York Holdings n’a donc aucune intention de lâcher son os. Pour faire valoir ses prétentions, relève The Star, la société souligne que deux organisations, les Nations unies et le Centre international de recherche agro-forestière (ICRAF), ont également construit sur des parcelles qui leur ont été attribuées à Karura par le passé. Mais selon nos sources, ces parcelles auraient été légalement déclassées dans les années 1990, pour être attribuées à ces deux organisations. Lesquelles sont d’ailleurs membres de l’Association des amis de la forêt de Karura.

L’association a souhaité se porter partie civile au procès pour aider le Service des forêts à se défendre, une requête sur laquelle la justice kényane devrait se prononcer dans les jours à venir, espère Alice Macaire. Le jugement sur le fond prendra, lui, plus de temps. Mais Alice Macaire prévient: «Si York Holdings devait avoir gain de cause, la jurisprudence serait dévastatrice: il est à peu près certain que le reste de la forêt – tout comme d’autres forêts illégalement morcelées – serait très rapidement condamné

«Il est gênant de voir le nom de la Suisse mentionné à nouveau dans un contexte extrêmement sensible»