Ce sont surtout les cinq années passées à la tête du Département des finances qui auront marqué la carrière fédérale d'Eveline Widmer-Schlumpf. Tour d'horizon des grandes réformes.

Migration

Après l'éviction de Christoph Blocher en 2007, la Grisonne a logiquement repris son département, celui de Justice et Police (DFJP). La tâche s'annonçait périlleuse car il était évident que l'UDC ne lui épargnerait rien. Et cela s'est bien passé ainsi. Entre 2008 et 2010, date de son passage aux Finances, elle a certes gagné le référendum sur l'extension de la libre circulation des personnes à la Roumanie et à la Bulgarie, mais l'UDC lui a imposé l'initiative sur l'interdiction des minarets et celle sur le renvoi des criminels étrangers, sans oublier le texte constitutionnel réclamant l'imprescriptibilité des actes de pornographie enfantine (en 2008), lancé par la Marche Blanche mais soutenu par plusieurs ténors de l'UDC. Au DFJP, elle entreprit de réformer le secteur de la migration. Cette réorganisation passa mal et causa d'importants dommages personnels. Eveline Widmer-Schlumpf peut en effet se montrer très dure avec son entourage professionnel.

Place financière

Elle a piloté l'opération de sauvetage d'UBS en octobre 2008. Elle n'était alors que suppléante du ministre des Finances Hans-Rudolf Merz, mais celui-ci avait été victime un mois auparavant d'un accident cardiaque qui l'éloigna des affaires jusqu'à la fin de l'année. Après le départ de l'Appenzellois, elle paracheva le travail dans la douleur. Les pressions de la justice et du fisc américains sur les banques suisses étaient très fortes. Elles débouchèrent sur un projet de stratégie de l'argent propre, mais les résistances sont restées nombreuses. S'agissant des Etats-Unis, le parlement finit par refuser le projet de «lex USA» qu'elle avait proposé, laissant ainsi les banques régler leurs problèmes seules sans que cela rejaillisse sur l’État. Un arrangement a été signé en août 2013, qui permit aux banques de participer de manière volontaire au programme unilatéral prévu par la justice américaine. Le plan d'encadrement des grandes banques «too big to fail», portant sur les exigences de fonds propres et de répartition des risques, a suivi. C'est d'ailleurs le point d'orgue de sa carrière, puisque sa dernière grande décision touche précisément à la mise en œuvre de ces nouvelles règles en collaboration avec la BNS et la Finma.

Secret bancaire

La première entaille remonte au 13 mars 2009. C'est à cette date que le Conseil fédéral dut accepter que des informations concernant les employés des grandes banques soupçonnés d'avoir contribué à des opérations de soustraction fiscale aux Etats-Unis puissent être transmises aux autorités d'investigation. Hans-Rudolf Merz était encore aux Finances. Lorsqu'elle lui a succédé, Eveline Widmer-Schlumpf a poursuivi et intensifié le travail. Sous l'effet des nouveaux standards internationaux, le secret bancaire a progressivement disparu pour les clients étrangers des banques suisses. Des accords d'échanges de renseignements ont été signés, notamment avec l'UE en mai 2015. La droite lui a souvent reproché de céder trop rapidement aux injonctions de l'étranger, surtout américaines. Elle s'est défendue en répondant que la Suisse n'avait pas le choix et qu'il valait mieux prendre les devants que de se retrouver acculé par des pressions internationales. Elle a aussi envisagé d'appliquer les mêmes règles de transparence fiscale aux citoyens suisses. Mais elle fait face à de fortes résistances. L'initiative populaire sur la protection de la sphère privée en est l'incarnation.

Imposition des entreprises

Eveline Widmer-Schlumpf a dû empoigner un autre dossier crucial : la fin des régimes fiscaux spéciaux accordés par certains cantons aux sociétés holding, aux sociétés de domicile et aux sociétés mixtes. Ces systèmes privilégiés ont été contestés au sein de l'OCDE, de sorte que la Suisse n'a pas eu d'autre choix que de mettre en route une nouvelle réforme de l'imposition des entreprises, la troisième du nom. Ce projet, qui est dans les mains du Conseil des Etats, prévoit de remplacer ces statuts fiscaux par un mécanisme de rééquilibrage entre les sociétés étrangères bénéficiant d'allégements fiscaux et les autres. Les cantons ont tour à tour présenté leur recette pour procéder à ce rééquilibrage. La réforme va priver les collectivités publiques de ressources fiscales importantes. Dans ce cadre, il est prévu que la Confédération prenne une partie des coûts à sa charge, notamment en augmentant la part cantonale aux recettes de l'impôt fédéral direct de 17 à 20,5 %.

Finances fédérales

Comme son prédécesseur Hans-Rudolf Merz, Eveline Widmer-Schlumpf a pu bénéficier d'une bonne conjoncture économique. Malgré les soubresauts de la crise financière de 2008 et les effets de la force du franc, le budget fédéral est constamment resté dans le noir, à l'exception du résultat de l'année 2014, qui a affiché un dépassement de 100 millions de francs sur 64 milliards de dépenses. L'année 2015 bouclera avec un excédent d'un milliard, supérieur aux prévisions. Cette situation lui a évité de devoir couper à la hache dans les investissements et les charges d'exploitation. Les perspectives pour 2016 sont moins bonnes. Un déficit de 380 millions est présenté au parlement, qui se prononce en décembre. A mi-octobre, le Conseil fédéral a adopté un programme de stabilisation pour les années 2017 à 2019. Le but est d'alléger le budget d'un milliard de francs par an par rapport à la planification financière. On s'attend à Berne à ce que les pressions sur les dépenses s'accroissent avec la nouvelle majorité PLR/UDC qui se dessine au Conseil national.

Fiscalité écologique

La Stratégie énergétique 2050 a pour objectif d'encourager les énergies renouvelables et de remplacer progressivement l'énergie nucléaire. Mais il est prévu de la compléter par une deuxième étape, à laquelle Eveline Widmer-Schlumpf est attachée. Elle songeait initialement à des taxes sur l'énergie, mais elle a dû revoir ses intentions à la baisse. Le projet qui a été mis en consultation ce printemps portait le nom de «système d'incitation dans les domaines de l'énergie et du climat». Il proposait deux variantes: une taxe CO2 prélevée sur les combustibles, comme c'est déjà le cas, doublée d'une taxe sur la consommation d'électricité; ou une taxe sur le CO2 étendue aux carburants, elle aussi doublée d'une taxe sur la consommation d'électricité. Ces propositions ont reçu un accueil mitigé en consultation. Mercredi, malgré les protestations, le Conseil fédéral a néanmoins suivi sa ministre des Finances et transmis son projet au parlement. Il privilégie la variante qui épargne les carburants. Mais rien n'est joué.