Que les loups hantant les pâturages valaisans et terrorisant les troupeaux de moutons aient des origines italiennes est, depuis jeudi, devenu une certitude: la bête du val des Dix qui avait décimé deux troupeaux le 12 juillet dernier était bien un loup doté d'un pedigree transalpin. Cette évidence scientifique sort des éprouvettes de Luca Fumagalli. Ce biologiste tessinois de 34 ans, spécialisé dans la génétique, officie au tout nouveau Laboratoire de biologie de la conservation (LBC), créé dans le cadre de l'Institut d'écologie de l'UNIL.

Cet instrument sophistiqué entend répondre à une demande grandissante d'expertises biologiques émanant des entités administratives comme des ONG et touchant aux espèces menacées et à la biodiversité. Concrètement y sont proposées des études et des solutions en matière de gestion des espèces et des milieux naturels, avec à la clef des prestations en dynamique des populations ou en génétique moléculaire.

Et c'est ainsi que depuis la fin de l'année dernière et le triste épisode du loup de Reckingen, l'Office fédéral de l'environnement, des forêts et du paysage (OFEFP) fait parvenir au laboratoire des échantillons de canidés valaisans pour analyses, en général poils et crottes ou, quand un animal a été abattu, des tissus, tel un morceau de foie. Le travail des biologistes est alors d'extraire l'ADN de l'individu et par comparaison d'en définir la provenance et l'espèce. «Dans le cas des tissus, l'analyse est relativement simple, explique Luca Fumagalli, l'ADN s'y trouvant en grande quantité. Par contre, les quantités présentes dans les racines des poils sont infinitésimales. Même chose pour l'ADN contenu dans les crottes et qui provient en fait de cellules de l'intestin expulsées lors de la défécation.»

Une «importation» invraisemblable

Ce qui nécessite de manier le tout avec des pincettes, ou plutôt avec des gants, lors de la première étape, qui consiste à isoler l'ADN, un travail proche de celui de la police scientifique. «Le risque de contamination par l'ADN d'une autre espèce est assez grand, par exemple de l'ADN humain lors des manipulations. C'est pourquoi nous travaillons dans un laboratoire stérile et qui ne sert qu'à cela. De plus les crottes elles-mêmes peuvent avoir été contaminées, par exemple par des insectes pondant leurs larves dedans, sans compter les animaux que la bête a ingérés.»

La deuxième étape consiste en une «amplification sélective de l'ADN»: on reproduit artificiellement une réaction de synthèse d'ADN qui a lieu dans les cellules vivantes: «C'est comme si, sur une ligne ferroviaire de 1000 kilomètres, on isolait quelques centimètres de rails», explique Luca Fumagalli. La région de l'ADN isolée n'est pas choisie au hasard mais en fonction de ce que l'on veut démontrer et des questions que veulent résoudre les clients du laboratoire.

Des traces à différencier

Dans le cas des loups valaisans, il fallait d'abord déterminer si les «traces» étaient bien celles d'un loup, et pas celles d'un renard ou d'un chien. Et s'il s'agissait d'un loup provenant des populations italiennes ou d'une bête échappée d'un zoo, voire réintroduite artificiellement. Il faut savoir qu'il n'existe aucun loup italien en captivité en Suisse. Les carnivores des zoos appartiennent à des populations canadiennes, américaines ou asiatiques. Démontrer donc que les loups valaisans sont italiens, c'est démontrer qu'il s'agit d'animaux sauvages et qu'ils n'ont pas été réintroduits: «Bien sûr, je ne peux le garantir à 100%, soupire Luca Fumagalli, mais les conditions d'une capture d'un loup italien qui serait ensuite transporté puis relâché en Valais sont trop invraisemblables. Cette hypothèse n'est pas sérieuse. De plus, son arrivée en Suisse était prévisible depuis le début des années 90, la recolonisation par les loups italiens ayant été très précisément documentée.»

De mères italiennes

Les scientifiques en tout cas se sont aperçus que les loups italiens présentaient pour une région spécifique de l'ADN toujours la même séquence, alors que les loups d'autres provenances, ceux de Croatie par exemple, en présentaient plusieurs variétés légèrement différentes. Ce monomorphisme génétique s'explique, selon Luca Fumagalli, par le fait que la population italienne a vécu complètement coupée des autres populations européennes et qu'à la longue les séquences les plus rares ont disparu. La séquence étudiée se transmet de façon matrilinéaire. Autrement dit, ce que les analyses de Luca Fumagalli démontrent, c'est que les loups valaisans sont de mères italiennes!

Un résultat auquel on arrive par une lecture de la séquence d'ADN isolée, que l'on compare à celles contenues dans des banques de données. L'une d'entre elles, par exemple, a été établie en collaboration avec l'Université de Grenoble et recense des échantillons provenant de diverses races domestiques de chiens et de loups sibériens, portugais, italiens, d'Europe centrale ou de l'est. A ceux néanmoins qui continuent de trouver les loups valaisans pas assez «sauvages», Luca Fumagalli rétorque que l'on se trouve en présence «d'animaux certes craintifs et timides, mais surtout mobiles et qui chassent, n'hésitant pas à s'approcher de l'environnement humain pour se nourrir. Par ailleurs, les loups peuvent traverser des routes et des autoroutes. On a retrouvé un loup italien jusque dans les Vosges.»