C'était une sorte d'opération commando. Dimanche matin, fin septembre, ils étaient plusieurs dizaines de voisins à arpenter le quartier, rouleaux de scotch jaune à la main. Leur mission: redessiner les passages piétons que les autorités cantonales s'étaient employées à faire disparaître à chaque carrefour. «On a l'impression d'être tous dans une grosse blague, s'exclame Sylviane Paganel, tenancière d'un tea-room, qui a participé à l'opération. On se retrouve à devoir poser du scotch pour assurer la sécurité de nos enfants. Il ne reste plus qu'à placer des girafes et des gorilles, et alors on sera vraiment en pleine jungle», rigole-t-elle.

Tout le projet était dicté par les meilleures intentions: rendre le quartier de la Cluse-Roseraie (au centre de Genève) aux piétons, en abaissant la limitation de vitesse à 30 km/h. Une perspective qui, d'entrée, a ravi les habitants. Pourtant, s'ils ne parlent que de cela depuis la rentrée scolaire, c'est parce qu'ils se sentent «floués». Les voitures roulent toujours aussi vite. Et le scotch placé par les voisins, comme leur patience, est en train de disparaître à grande vitesse.

L'année dernière, à 7 ans, le jeune Marius pouvait déjà aller seul à l'école. Mais cette année, sa mère doit l'accompagner à nouveau, quatre fois par jour. Felix et Martin, eux, font «très, très attention» en traversant la route. Mais ils avouent, la tête tendue entre deux voitures en stationnement, qu'ils ne savent plus trop par où ils doivent passer. Felix montre le scooter de sa mère, dont une aile est arrachée. «Elle, elle respectait les 30 kilomètres à l'heure. Elle a laissé traverser des piétons mais s'est fait emboutir par une autre moto», explique-t-il timidement.

C'est peu dire que tout le quartier est sens dessus dessous avec l'introduction de cette mesure qui vise pourtant à le «rendre à ses habitants». En fait de réaménagement modèle, les voisins se sont vu emprisonnés par une double logique – celle de la Ville et celle du canton – qui, au final, les a plongés au royaume de l'absurde.

Une logique contre l'autre

La logique du canton, tout d'abord. S'il ne trouve, semble-t-il, rien à redire à l'établissement de zones limitées à 30 km/h, cela doit se faire dans les règles, c'est-à-dire conformément à l'ordonnance fédérale en vigueur. Et que dit cette ordonnance? Elle interdit, «en principe», la présence de passages cloutés. Le calcul est simple: puisque les piétons sont partout prioritaires, il n'y en a pas besoin. Au contraire, leur absence incite les automobilistes à redoubler de prudence. Les conséquences de cette logique sont racontées par Sandrine dans le préau de l'école, attendant ses deux enfants pour les ramener à la maison en sécurité: «C'était surréaliste. Une semaine avant la rentrée, ils se sont mis à effacer l'un après l'autre les passages piétons et les stops pour les véhicules. On n'en croyait pas nos yeux.»

Vient ensuite la logique de la Ville: l'omniprésence de la voiture rend la vie impossible aux gens des quartiers du centre. Il faut les écouter, répondre à leurs attentes. Mais lorsque le magistrat Christian Ferrazzino, sûr de son bon droit, a exposé la démarche aux habitants, il s'est fait huer. La même Sandrine explique pourquoi: «La Ville n'a tout simplement rien prévu pour rendre son plan effectif. Il ne suffit pas de dire aux automobilistes qu'ils freinent pour qu'ils le fassent. Si ça consiste juste à compter sur leur respect, ce sera sans moi. Je ne marche pas.»

Ville et canton ont tôt fait de se jeter à la figure la responsabilité de ce gros couac. Philippe Burri, directeur de l'Office des transports et de la circulation, au canton: «Ce projet, on a vite vu qu'il ne contenait pas un seul aménagement. Or nous savons bien que des panneaux de limitation de vitesse ne suffisent pas. Nous avons décidé de permettre tout de même sa réalisation, mais la leçon est claire: nous serons plus sévères la prochaine fois.» La réplique de la Ville est cinglante, dans la bouche de Nils De Dardel, directeur du Département municipal de l'aménagement: «Nous avons insisté pour que les passages piétons soient gardés, mais le refus du canton a été catégorique. Ils n'ont tenu aucun compte du chemin que doivent prendre les écoliers. Il fut un temps où ce genre de coordination ne posait pas de problèmes. Nous sommes nostalgiques de cette époque.»

«C'est aberrant»

Ville ou canton, les voisins refusent de choisir. Comme Jean-Pierre Gaberell, un des animateurs de la Maison de quartier de Plainpalais, où s'est notamment exprimée la fureur des habitants: «Supprimer ces passages pour piétons, alors que les rues sont larges, c'est tout simplement inverser les priorités. C'est aberrant», tranche-t-il. Puis, philosophe: «Cela nuit à l'image des autorités. Et, surtout, c'est dangereux pour tout le monde.»

Les diverses associations d'habitants ont déjà recueilli près de 1500 signatures de mécontents. Elles ont écrit aux diverses autorités. Sentant s'approcher la tempête, la Ville a repeint en catimini certains passages cloutés: «On a fait cela sans autorisation, confirme Nils De Dardel. C'était un bras de fer avec le canton. Mais le fait accompli a fonctionné. Personne ne nous a demandé de les effacer à nouveau.» Mieux: la Ville vient de présenter un plan d'aménagement aux habitants, avec force «coussins berlinois» (des sortes de gendarmes couchés) et bacs à fleurs destinés à ralentir la circulation. «Mais nous restons sur nos gardes, prévient Sylviane Paganel. Si cela traîne encore, nous lancerons d'autres actions. Des actions de plus grande envergure. Car avec toutes ces péripéties, les gens du quartier se connaissent mieux. Ils sont plus solidaires.»