Vu du reste de la Suisse, Neuchâtel est un canard boiteux un peu schizophrène (le Haut, le Bas) qui tente tant bien que mal de mettre de l’ordre dans son nid. Cette image peu reluisante s’appuie sur plusieurs indicateurs socio-économiques. Qu’il s’agisse de l’endettement des ménages, des coûts de la santé, du taux de divorce, de la dette publique ou de la charge fiscale, le canton arrive invariablement en tête des hit-parades intercantonaux. Cerise sur le gâteau: Le Locle est considéré d’année en année comme la ville la moins attractive du pays, selon les critères du magazine alémanique Bilanz.

Pourtant, Neuchâtel bouge. Des efforts considérables ont été faits ces quatre dernières années pour permettre au canton d’abandonner son bonnet d’âne. Bien aidé par les outils de maîtrise des finances plébiscités par le peuple en 2005, le Conseil d’Etat à majorité rose-verte a restructuré à tour de bras. Des services administratifs à la police en passant par les hôpitaux et le Réseau urbain neuchâtelois, la République a connu une petite révolution. Et ce n’est qu’un début. «Il reste encore beaucoup à faire», avertit le grand argentier socialiste Jean Studer.

L’inertie passée s’explique en grande partie par le culte du consensus. Pendant plus de vingt ans, il a empêché de poser les questions qui fâchent en imposant l’équilibre régional comme vertu cardinale. «On n’a pas réalisé qu’on prenait du retard par rapport aux autres cantons, reconnaît l’ancien conseiller d’Etat socialiste Pierre Dubois, en fonction de 1980 à 1997. Quand l’eau a atteint les voies respiratoires, il a bien fallu réagir.»

Sortir des clivages régionaux

L’activisme du Conseil d’Etat et sa difficulté à expliquer les options prises ont ravivé le clivage historique entre le Littoral et les Montagnes. Les citoyens-contribuables reconnaissent la nécessité de mettre fin aux multiples doublons qui pèsent sur leur porte-monnaie. A condition, toutefois, que les choix effectués ne les touchent pas directement. La lutte d’influence que se livrent Neuchâtel et La Chaux-de-Fonds pour accueillir le service mère-enfant cantonal illustre cette difficulté: le canton fonctionne encore et toujours comme une addition de régions et non comme une entité homogène.

«Les régions s’arc-boutent sur leurs acquis, regrette André Haemmerli, directeur général de Johnson & Johnson au Locle. Il n’y a pas de solution facile pour s’en sortir. Mais une première étape serait de définir clairement ce que l’on veut dans vingt ou trente ans pour le canton et ses districts. Cela permettrait de fédérer les énergies plutôt que de les disperser.» La remise en question du sacro-saint équilibre régional fragilise encore un canton qui peine à trouver sa place entre l’Arc lémanique et la Suisse alémanique. D’autres régions périphériques ont la même difficulté, mais elle est vécue de manière moins douloureuse. «Jusqu’à la crise horlogère des années 1970, Neuchâtel a joué un rôle important au sein de la Confédération, rappelle l’ancien conseiller d’Etat libéral François Jeanneret (1969-1981). Cela rend la situation actuelle plus difficile à accepter.»

La crise horlogère a profondément changé la perception que les Neuchâtelois ont d’eux-mêmes. Quatrième canton le plus riche de Suisse, Neuchâtel a perdu en quelques années 15 000 emplois et 15 000 habitants. Le canton a alors adopté un profil bas, marquant une rupture très nette avec les fastes de l’après-guerre. L’ethnologue Pierre Centlivres se souvient: «Lorsque j’étais étudiant, je voyais Neuchâtel comme un canton citadin, avec des élites très voyantes. En comparaison, nous, les Vaudois, on était des bouseux.»

Retrouver du poids à Berne

La fin du Sonderfall neuchâtelois a coïncidé avec le déclin progressif du poids du canton à Berne. Depuis 1872, Neuchâtel a eu neuf conseillers fédéraux qui ont siégé un total cumulé de septante-quatre ans. Un record absolu pour une si petite région. «Après la Seconde Guerre mondiale, Max Petitpierre (1945-1961), Pierre Graber (1970-1978), Pierre Aubert (1978-1987) et René Felber (1987-1993) ont tous été en charge des Affaires étrangères, souligne l’historien Jean-Pierre Jelmini. Cela a donné du crédit et de l’éclat au canton. De nombreux chefs d’Etat sont venus en visite officielle, comme François Mitterrand.»

Cette surreprésentation ne s’explique pas seulement par l’essor extraordinaire de l’industrie horlogère. «La grande densité des conseillers fédéraux à la fin du XIXe siècle est aussi liée à la reconnaissance implicite d’une histoire particulière, reprend Jean-Pierre Jelmini. C’est le seul canton qui s’est débarrassé d’un monarque [le roi de Prusse]. La proclamation de la République lui a valu le respect du reste de la Suisse.»

Depuis 1993 et le désistement du socialiste Francis Matthey au profit de sa camarade de parti Ruth Dreifuss, Genève a remplacé Neuchâtel au Palais fédéral. Logique au vu des forces en présence, la passation de pouvoir aurait pu survenir plus tôt. «Pierre Aubert et René Felber ont été préférés à des candidats genevois car ils passaient pour plus modérés», raconte le constitutionnaliste Jean-François Aubert.

Faut-il y voir un premier signe de reconnaissance? Neuchâtel est bien placé pour retrouver, bientôt, un siège au gouvernement fédéral. Le conseiller aux Etats radical Didier Burkhalter est un des favoris pour succéder à Pascal Couchepin. Homme fort du Conseil d’Etat, Jean Studer peut lui aussi prétendre à la fonction suprême.

Vivifier l’identité horlogère

L’horlogerie constitue un autre exemple de la quête de reconnaissance qui agite les Neuchâtelois. Malgré les aléas conjoncturels, elle reste une icône cantonale que les autorités politiques s’appliquent à faire rayonner. Avec un regret souvent exprimé: les Montagnes restent confinées au rôle d’usine alors que Genève se profile comme vitrine mondiale de la branche.

Cette blessure d’amour-propre pourrait être partiellement comblée en juin prochain. Sauf imprévu, La Chaux-de-Fonds et Le Locle seront inscrits au Patrimoine mondial de l’Unesco en raison de leur urbanisme modelé par l’industrie horlogère. «C’est un signal très positif, juge Pierre Dubois, qui préside Tourisme neuchâtelois. Cela peut amener dans les Montagnes des touristes intéressés par les montres et leur histoire. D’ailleurs, l’effet Unesco fonctionne déjà: récemment, deux organisations ont décidé d’organiser leur congrès à La Chaux-de-Fonds pour cette raison.»

Au-delà de l’impact touristique, qui devrait rester limité, l’inscription au Patrimoine mondial permettra au canton de renforcer son ancrage dans le domaine de la haute précision et de l’excellence. Ce succès n’est pas isolé: la Ville de Neuchâtel se profile comme un pôle microtechnique majeur avec les synergies qui se mettent en place entre l’EPFL – qui s’est installée dans le chef-lieu en fusionnant avec l’Institut microtechnique de l’Université – et le CSEM (lire LT du 27.03.2009).

Ce double événement doit permettre au canton de reconquérir son statut particulier dilué depuis la crise horlogère. Il peut aussi faire avancer l’idée d’une nécessaire complémentarité entre le Littoral et les Montagnes. De quoi retrouver les sommets? «Il faut arrêter de penser qu’on peut redevenir un grand canton suisse, assène Claude Jeanrenaud, professeur à l’Institut de recherches économiques et régionales de l’Université de Neuchâtel. En trente ans, le monde a changé. Si nous voulons être reconnus, il faut être performants. Le marketing ne suffit pas.»

Pour soigner ses maux et rejoindre la moyenne suisse, Neuchâtel devra encore cravacher. Le Conseil d’Etat qui sortira des urnes le 5 avril n’aura d’autre choix que de poursuivre les réformes engagées. Avec un défi paradoxal: convaincre les Neuchâtelois de ne plus rêver à leur splendeur passée histoire de leur redonner, enfin, confiance en l’avenir.