La caisse en sapin couverte de verre trône au beau milieu d'un débarras encombré, à deux portes des archives communales de Brissago. C'est là que repose Ta-sherit-en-Imen, qui vécut il y a 2000 ans. La momie de cette fille d'Amon est entourée d'un amoncellement d'objets hétéroclites: matériel de bureau oublié par l'administration communale, tableaux à l'huile plus ou moins anciens, étagères croulant sous le poids de livres jaunis, et même quelques canons de collection. Surprenant décor pour un sarcophage qui fait pourtant la fierté des autorités de cette commune bordée par le lac Majeur, à quelques kilomètres de la province italienne de Verbania.

La momie de Ta-sherit-en-Imen fut léguée à la commune par un ingénieur italien qui s'y était installé. Après avoir fui son pays, Zaccaria Zanoli avait épousé une Tessinoise. Erudit, grand voyageur, il s'était rendu en plusieurs occasions en Egypte, à la fin du XIXe siècle. L'ingénieur fit en 1880 l'acquisition au Caire de la dépouille de Ta-sherit-en-Imen. Il l'emmena en Europe pour enrichir sa collection d'objets ethnographiques.

Rescapée des Ptolémées

A la mort de Zaccaria Zanoli, la momie et quelque 500 objets de la collection ont été légués à la commune de Brissago. Si l'essentiel des pièces a disparu au fil des ans, la dépouille de l'Egyptienne est toujours conservée dans son sarcophage, sa chevelure noire coiffée d'un diadème, la gorge parée d'un collier de perles. Le succès de l'exposition de Toutankhamon à Bâle a relancé l'intérêt pour cette fille d'Amon. La paisible commune, plus connue pour ses cigares et ses îles, en est tout étourdie. Une quinzaine de journalistes de divers pays sont déjà venus l'admirer de près.

La curiosité que suscite Ta-sherit-en-Imen ne date pas d'hier. En 1904 déjà, la direction nationale des Musées nationaux de France s'y était intéressée. Egyptologue zurichoise, Renate Siegmann livrera le fruit des recherches qu'elle lui a consacrées dans un ouvrage à paraître aux Editions Philipp von Zabern (Mainz). Son titre: Vergessene ägyptische Särge und Mumien in Schweizer Museen und Sammlungen («Sarcophages et momies oubliées dans des musées et collections suisses»). L'Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ) procède en ce moment à des travaux d'analyse au carbone afin de déterminer avec précision la date de la momification de la jeune femme, estimée à 330 avant J.-C., durant la période des Ptolémées.

Ta-sherit-en-Imen est en piteux état. Son nez et ses pieds ont disparu. Selon la rumeur, un employé communal aurait failli la brûler à l'occasion de travaux de rangement, dans les années 30. Une restauration de la momie s'impose, mais la dépense pour lui rendre sa splendeur est restée dissuasive. Aussi la fille d'Amon continue-t-elle de dormir dans son capharnaüm de Brissago, exposée aux seuls outrages du temps.