C’est l’un des plus gros «clients» dont la justice suisse ait eu à s’occuper en matière de terrorisme. Abdallah al-Rimi, alias «Owaïss», Yéménite lié au premier cercle des chefs d’Al-Qaida, a été la figure centrale du procès qui s’est tenu en 2007 à Lugano contre sept hommes accusés de lui avoir fourni un soutien logistique et d’avoir voulu l’accueillir en Suisse. Le procès s’est achevé par la condamnation de cinq prévenus à des peines légères, pour des infractions mineures – un fiasco retentissant pour le Ministère public de la Confédération.

Aujourd’hui, le voile de mystère qui entourait la figure d’Owaïss se déchire. De nouveaux documents obtenus par Le Temps démontrent sa position centrale au sein d’Al-Qaida. Ce qui soulève une question déjà apparue dans d’autres affaires: la justice suisse a-t-elle été, une fois de plus, trop naïve face au terrorisme islamiste?

Lors du procès de 2007, le juge fédéral Bernard Bertossa, qui présidait les débats, s’était interrogé sur le personnage alors insaisissable d’Owaïss: qui était-il? Où se trouvait-il? Existait-il vraiment? Même s’ils n’avaient aucun doute sur le dernier point, les enquêteurs avaient offert des réponses embarrassées.

Owaïss était alors détenu au Yémen et les hommes de la Police judiciaire fédérale n’avaient pas pu l’interroger directement. Ses déclarations écrites, remises à la justice helvétiques, étaient demeurées vagues et lénifiantes; l’impression d’une connivence occulte entre lui et le pouvoir yéménite ressortait nettement.

«Cette espèce de personnage fantôme qu’était Owaïss, la difficulté que nous avions à le matérialiser, tout cela a pesé sur l’issue du procès», rappelle un proche du dossier. Les avocats de la défense avaient aussi laissé entendre que le prétendu terroriste avait pu être torturé durant sa détention. Cet argument avait achevé de discréditer l’accusation.

En 2006, Owaïss s’est échappé de sa prison de Sana’a avec ce qu’un analyste décrit comme «la fine fleur d’Al-Qaida» au Yémen. Sa localisation à ce jour reste imprécise, mais en octobre dernier, un rapport du centre antiterroriste de l’académie militaire de West Point l’a qualifié de «figure clé» de l’organisation dans ce pays, où elle reste puissante.

Ce jugement s’appuie entre autres sur le témoignage d’un ancien garde du corps d’Oussama ben Laden emprisonné à Guantanamo, Sanad al-Kazimi. En 1999, Owaïss lui a remis de l’argent ainsi qu’un passeport pour gagner les bases d’Al-Qaida en Afghanistan, indique un mémorandum militaire secret de juillet 2008, récemment publié par WikiLeaks.

Un document judiciaire datant du mois de septembre dernier montre également qu’Owaïss a fait passer une sorte d’examen d’entrée au sein d’Al-Qaida à José Padilla, djihadiste américain arrêté en 2002 à Chicago après avoir transité par l’aéroport de Zurich.

Le mentor et chef direct d’Owaïss, un Yéménite appelé «Riyadh le facilitateur», a recruté la plupart des gardes du corps d’Oussama ben Laden – ce que les experts appellent sa «garde noire» – et a rencontré 8 des 20 kamikazes qui ont mené les attentats du 11 septembre 2001. Autant d’éléments qui permettent de situer Owaïss comme un homme de premier plan, une sorte de gardien qui pouvait donner accès au cœur le plus secret d’Al-Qaida. «Ça fait plaisir de voir qu’on avait raison à son sujet», commente un ancien enquêteur helvétique, qui critique a posteriori la «frilosité» du Tribunal pénal fédéral lors du procès de Lugano.

C’est la seconde fois cet automne que les faits semblent prendre à contrepied une décision judiciaire suisse dans le domaine du terrorisme. Début novembre, le Tribunal pénal fédéral a révoqué le sursis d’une vedette du djihadisme international, Malika el-Aroud, qui avait tenu un site de propagande favorable à Al-Qaida depuis son domicile fribourgeois. La cour a constaté qu’elle était passée, après son expulsion vers la Belgique, au recrutement actif de combattants islamistes. Son mari, Moez Garsallaoui, dont le sursis a aussi été révoqué, est devenu cadre d’Al-Qaida au Waziristan.

Le revirement du TPF a suscité quelques ricanements chez les praticiens de l’antiterrorisme, qui jugeaient ces sursis parfaitement déplacés: «En France, Moez aurait pris entre 5 et 10 ans pour association de malfaiteurs, dit l’un d’eux. Ces deux affaires montrent que nous n’avons ni la sensibilité, ni les bons instruments légaux, pour exploiter judiciairement les informations venant des services de renseignements dans des dossiers de terrorisme.»