«La réalité change d’apparence selon la perspective. C’est aussi vrai pour le cas qui nous intéresse», a déclaré mercredi l’avocat Remo Gilomen en préambule à sa plaidoirie devant les juges du Tribunal pénal fédéral, à Bellinzone. Le cas: celui de son client, Osamah, un Irakien de 29 ans accusé de soutien et appartenance à une organisation terroriste, d’avoir préparé un attentat depuis la Suisse et tenté d’infiltrer des djihadistes en Europe.

Du point de vue de l’accusation, Osamah fait figure de chef d’une cellule de l’Etat islamique implantée en Suisse. Durant les cinq heures qu’a duré son discours et jusqu’au moment de plaider l’acquittement pour son client, l’avocat s’est évertué à renverser cette perspective.

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Le jeune Irakien en chaise roulante n’a rien du criminel s’activant en secret pour préparer un attentat depuis la Suisse comme le prétend la procureure, qui a requis mardi 7 ans et demi de réclusion. S’il s’est exprimé de manière «conspirationniste» dans des chats et des conversations téléphoniques, c’est pour une tout autre raison. La défense va jusqu’à avancer une noble cause: Osamah s’engageait en réalité dans une campagne contre l’ancien premier ministre irakien Nouri al-Maliki, dans le but de dénoncer les exactions du régime et les conditions inhumaines de détention des prisons secrètes en Irak. «On ne peut pas dire de quelqu’un qui s’oppose au gouvernement irakien qu’il est un djihadiste.»

«Le danger 
de tout simplifier»

Pourtant le Ministère public, gronde l’avocat, «ne voit que ce qu’il veut voir: un monde en noir et blanc». Or la réalité est d’autant plus complexe que cette affaire a des ramifications en Irak et en Syrie, dans un contexte où il est difficile de distinguer les bons des méchants. Remo Gilomen s’est attardé sur le chaos politique irakien, priant la cour de ne pas céder au «danger de tout simplifier». Le Ministère public, dit-il, ne comprend pas ce que cela signifie, pour un Irakien, de s’opposer au régime. Répression, menaces, brutalité: c’est une question de vie ou de mort.

Un tel contexte pousse nécessairement à adopter «d’autres dispositions à l’égard de l’EI. L’adage: l’ennemi de mon ennemi est mon ami prend ici une importance fondamentale», souligne l’avocat pour expliquer que son client, dans des conversations sur Internet, ait pu s’enthousiasmer pour des actions de l’organisation terroriste, comme la libération de prisonniers.

Le Ministère public, dit-il, n’a pas pu déterminer à quelle organisation criminelle exactement Osamah serait lié. L’arrestation d’Osamah a eu lieu avant que l’Etat islamique ne proclame son califat en juin 2014, «à une époque où la grande majorité de la population, ici, ne savait pas ce qu’était cette organisation». On suppose qu’il s’agit d’un groupe lié à Jabhat al-Nosra. Or cette organisation mène aussi des actions humanitaires, distribuant vivres et médicaments dans les zones de conflits, souligne encore la défense. Qui plus est, seuls ceux qui appartiennent au noyau dur de l’Etat islamique peuvent être associés à cette organisation, estime l’avocat, se basant sur un jugement du Tribunal pénal fédéral du 2 mai 2014.

Preuves manquantes

Mais le point central de la défense consiste à dire que l’accusation se fourvoie dans ses interprétations des conversations via Skype et Facebook. Les accusés ont communiqué en langage codé, utilisant le mot «pastèques» ou «cuire du pain» pour évoquer leurs plans d’attentat, affirme le Ministère public. Dans la bouche de l’avocat, ce ne sont que pures spéculations de la part de l’accusation, qui «voit l’Etat islamique partout».

Ainsi les enquêteurs ont épluché plusieurs comptes du réseau social pour en conclure qu’Abu Hajer, un partenaire de chat régulier de l’accusé, est fortement lié au groupe terroriste. «Un chef de l’Etat islamique ne peut être naïf au point d’ouvrir un compte Facebook et d’y publier des images de djihadistes, sachant que cette entreprise est basée aux Etats-Unis», conteste Remo Gilomen. Abu Hajer, un super-terroriste? «Il est bien plus probable qu’il s’agisse d’un simple profane, ou d’un sympathisant.»

Pour lui, le Ministère public a surinterprété les conversations interceptées par les enquêteurs. «Lorsqu’on regarde ce qu’il reste aujourd’hui de ce tumulte, il n’y a que désillusion. Aucun soupçon ne s’est confirmé, aucune clé USB n’a été retrouvée», poursuit l’avocat, pointant du doigt la principale faiblesse de cette affaire.

Au moment de l’arrestation d’Osamah et de ses complices présumés en mars 2014, le Ministère public déclarait avoir «déjoué un projet d’attentat». Il avait découvert que Wesam, le deuxième prévenu, devait se rendre en Syrie pour récupérer un disque dur contenant des informations sur un plan d’attentat. Or cet objet n’a jamais été retrouvé et la cible d’une éventuelle attaque n’a pu être élucidée.

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Du point de vue de l’avocat de Wesam, Philipp Kunz, c’est la preuve que son client ne s’est jamais rendu en Turquie. En ce qui concerne les charges d’incitation au séjour illégal, les deux avocats contestent que leurs clients aient voulu infiltrer des djihadistes en Europe. Ils ont tout au plus tenté de gagner de l’argent, ou d’aider des compatriotes à trouver un refuge. L’avocat du second accusé, pour lequel le Ministère public requiert également 7 ans et demi de réclusion, a lui aussi réclamé l’acquittement. Les plaidoiries de la défense se poursuivent jeudi. Le verdict tombera le 18 mars.