A l'entrée du 14, rue de l'Industrie, plusieurs landaus vides sont alignés. Le calme apparent de cette maison ancienne, qui abrite un centre d'accueil de l'Armée du Salut pour une trentaine de femmes en détresse et leurs enfants, est trompeur. Ici, une bataille est engagée. Tout le personnel s'oppose au licenciement, pour le 31 janvier, de la major Evelyne Gosteli, la directrice de cette institution bien nommée «Au Cœur des Grottes», en raison de sa situation dans ce quartier qui jouxte la gare de Cornavin.

Une Armée «arrogante»

Mercredi 11 janvier, les collaborateurs du centre ont constaté qu'ils pouvaient compter sur un appui de poids. Celui de plusieurs personnalités issues du monde politique et humanitaire genevois, regroupées au sein d'un comité de soutien à la major Gosteli. Parmi elles, se distinguent notamment la conseillère nationale et ancienne conseillère d'Etat libérale Martine Brunschwig Graf, le pasteur William McComish, le député radical Gabriel Barrillier, le colonel Jean-François Duchosal, ou encore l'animateur Jean-Marc Richard.

Hier, dans les locaux du Cœur des Grottes, ce comité présidé par le conseiller municipal socialiste Jean-Charles Rielle a exigé que le Quartier général de l'Armée du Salut de Berne revienne sur sa décision. Pendant plus d'une heure, les membres du comité ont entamé une plaidoirie qui s'est rapidement transformée en réquisitoire contre l'organisation caritative, accusée «de faire preuve d'arroance».

Subventions gelées

Ils ont rappelé que la major Gosteli n'est pas la seule à s'être inquiétée auprès de sa hiérarchie des ponctions financières effectuées par le quartier général bernois sur les fonds alloués aux centres genevois. C'est cette critique qui lui aurait valu son licenciement et la perte de son grade d'officier.

En octobre 2004, le conseiller d'Etat Pierre-François Unger demandait déjà des explications sur quelque 310000 francs prélevés par Berne, alors que les subventions cantonales ne sont destinées qu'à des prestations locales. Des élus du Grand Conseil et du Conseil municipal avaient fait des remarques similaires. Récemment, le conseiller d'Etat François Longchamp a même gelé les subventions cantonales à l'Armée du Salut, exigeant plus de transparence.

Jean-Charles Rielle a aussi lu des extraits d'une lettre de soutien adressée par le colonel zurichois Hans-Peter Vogel à son Quartier général. L'officier salutiste y relève l'engagement exemplaire de la major Gosteli et estime que «dans le quartier général, le diable est à l'œuvre».

Ancien responsable de la Sécurité à l'aéroport, le colonel Duchosal a aussi fait part de sa désapprobation au quartier général de l'Armée du Salut. Il a accompagné la major Gosteli lorsque celle-ci a été entendue par son état-major le 15 novembre dernier. «L'admiration que je portais depuis mon enfance pour l'Armée du Salut s'est effondrée, a-t-il dit. L'état-major à Berne est devenu une armée de fonctionnaires très éloignée des réalités du terrain.»

«Dans d'autres temps, la major Gosteli aurait été mise sur le bûcher», s'enflamme Jean-Charles Rielle. Qui estime que «la directrice du Cœur des Grottes a été dégradée à la Dreyfus».

Visiblement touchée par ces marques de soutien, la major Evelyne Gosteli a indiqué qu'elle avait reçu «l'appui de nombreux salutistes qui préfèrent garder l'anonymat par peur d'être renvoyés».

Née à Neuchâtel dans une famille de salutistes, la directrice du Cœur des Grottes depuis 1997 estime avoir fait preuve de loyauté envers l'Armée, dont elle regrette les dérives centralisatrices. Evelyne Gosteli s'est opposée à son licenciement, estimant que les règles internes n'ont pas été respectées.

Occuper les lieux?

Mais pour l'heure, le quartier général de Berne n'entend pas revenir sur sa décision. «Le règlement évoqué par la major concerne uniquement la perte du grade d'officier, et non le licenciement, qui ne peut être attaqué», précise le porte-parole de l'Armée du Salut, Pierre Reift.

L'œuvre caritative dit être «décidée à continuer à assurer le bon fonctionnement du Cœur des Grottes», grâce à une nouvelle salutiste qui doit reprendre la direction de l'institution dès le 1er février. Y parviendra-t-elle?

Car le comité de soutien a assuré qu'Evelyne Gosteli serait toujours directrice le 1er février. «Nous privilégions la négociation avec l'Armée du Salut, indique Jean-Charles Rielle, mais nous somme aussi prêts à créer une fondation indépendante de l'Armée du Salut qui reprendra les activités du Cœur des Grottes avec l'actuelle directrice. Quitte à occuper les lieux.»