Du balcon de sa maisonnette, Claudio Zanetti voit un clocher. Derrière l’église, les sommets enneigés des Alpes suisses. Hormis les chants des oiseaux, pas un bruit ne dérange ce début d’après-midi de printemps, dans le village de Gossau. Tranchant avec le calme ambiant, le conseiller national UDC s’embrase devant un expresso, dans sa cuisine.

«Provocateur? Je vous ai provoquée?», lance-t-il à la journaliste. Evidemment, non. Lorsqu’il n’est pas occupé à incendier les réseaux sociaux, Claudio Zanetti a des manières de gentleman. Il aime discuter. Mais ce qu’il apprécie par-dessus tout, c’est la controverse. Il répond aux questions par d’autres questions, passe en un clin d’œil de la colère à l’affliction, avec un détour par l’ironie. Il n’y a pas de doute, la passion pour le théâtre politique l’anime. Et l’ambition, aussi.

Le député UDC de 49 ans veut devenir président de la redoutable aile zurichoise de son parti. Avec 11 000 membres, 12 conseillers nationaux (sur 68 en tout) et un conseiller fédéral, Ueli Maurer, la section façonnée par Christoph Blocher reste la plus influente du pays.

Claudio Zanetti, juriste de la Goldküste, qui a grandi à Küsnacht et Zollikon, a un seul concurrent: l’ingénieur agronome Konrad Langhart, 52 ans, à la tête d’une exploitation agricole dans la petite commune d’Oberstammheim (ZH). Peu connu du grand public, il tire ses racines de l’UDC originelle des campagnes. Les candidats incarnent les deux visages de l’UDC zurichoise. Ce jeudi, les délégués du parti cantonal se réunissent pour désigner le successeur d’Alfred Heer, qui quitte ses fonctions après sept ans à la tête de la section des bords de la Limmat. Celui qui parle le plus fort, Claudio Zanetti, passe pour le favori.

S’il devient président ce jeudi, son parti aura une nouvelle fois choisi pour le conduire un dur au franc-parler. Claudio Zanetti, élu au Conseil national en octobre dernier aux côtés de Magdalena Martullo Blocher et de Roger Köppel, fait partie de la nouvelle garde de l’UDC zurichoise. Style agressif, décomplexé et sans tabou, dans la droite ligne du maître à penser Christoph Blocher, il s’est aussi fait remarquer pour sa tendance à s’éloigner du discours officiel. «Il a un côté iconoclaste que n’ont pas les plus conservateurs de son parti. C’est un franc-tireur», souligne Jean Christophe Schwaab, président de la Commission des affaires juridiques (CAJ) du Conseil national, dans laquelle siège le Zurichois.

Comme lorsqu’il s’oppose à la votation contre les minarets. Il est également contre l’initiative visant à bannir la burka, issue de son camp. Une source de litige dans la famille UDC? Pas du tout, dit l’intéressé. «Je suis sûr que Christoph Blocher lui-même a voté contre l’interdiction des minarets. Un vrai libéral ne peut y être favorable». Libéral. Le mot a valeur de mantra dans la bouche de Claudio Zanetti, adepte d’une ligne anti-étatiste qui a de quoi faire frémir la gauche au parlement. «Aujourd’hui ce concept n’a plus de sens, déplore le Zurichois. Même les ennemis de la liberté se disent libéraux».

Alors pour se définir, il lui préfère un autre: «libertaire». Il s’insurge qu’en Oregon, aux Etats-Unis, un pâtissier ait dû verser un dédommagement à un couple homosexuel parce qu’il avait refusé de fabriquer un gâteau pour leur fête de mariage. Au nom de la liberté, il revendique «le droit de discriminer» du boulanger. Au nom de cette même liberté, il est favorable à l’adoption d’un enfant par un couple du même sexe. «Parce que l’Etat n’a pas à dire aux individus comment ils doivent vivre». Claudio Zanetti tient bel et bien du cow-boy. A l’entendre, dans son monde idéal, chacun défendrait ses idées et son territoire arme à la main. Mais à Gossau, il y a plus de géraniums que de bandits et 38% de la population pense comme Claudio Zanetti.

«Plus de liberté, moins d’Etat: les libéraux-radicaux ont oublié ces principes de base!». C’est la raison de sa rupture, vers l’âge de 25 ans, avec ce parti qu’il avait initialement choisi et où il est resté cinq ans. Six mois plus tard, la direction de l’UDC venait le chercher. Il est nommé secrétaire de la section zurichoise en 1999, l’année où la formation dirigée par Christoph Blocher devient le premier parti de Suisse. Puis il se hissera au grand conseil zurichois en 2003.

Et pourtant, le politicien aurait aimé embrasser une carrière de journaliste. Lorsque Markus Somm, rédacteur en chef de la Basler Zeitung, lui propose en 2012 le poste de chef du bureau bernois, il jubile. La déconvenue sera grande. Un élu UDC, intime de Christoph Blocher, propulsé à la tête de la rédaction politique du grand journal bâlois? L’annonce provoque un tel tollé qu’il préfère renoncer. Il en garde une certaine amertume et la conviction que ce métier est brigué par une «caste» de gauche.

Ce qui ne l’empêche pas, depuis sa colline de Gossau, de rédiger avec frénésie des tribunes pour les pages des journaux alémaniques, de la Zürcher Bote, organe de presse du parti, à la NZZ. Mais il se fait surtout remarquer sur les réseaux sociaux. Le Zurichois, 39 000 tweeets au compteur depuis 2010, dégaine 140 caractères plus vite que son ombre. Ses coups de sangs et ses flirts avec la fachosphère européenne lui ont déjà valu les gros titres.

Dernier épisode, début mars: une salve contre un cours d’éducation sexuelle donné par le Ministère allemand de la santé à des réfugiés en Allemagne. «Le gouvernement explique littéralement aux migrants comment féconder des filles allemandes», dit le message retwitté par Claudio Zanetti, diffusé à l’origine par un néonazi aux Etats-Unis, avec le hashtag #WhiteGenocide. Les adeptes de ce courant nationaliste américain sont convaincus que l’intégration et l’immigration sont promues dans le but d’exterminer la race blanche.

Claudio Zanetti se défend de partager ces postures conspirationnistes et racistes. Il n’avait d’autre intention, dit-il, que de critiquer un programme d’éducation qui lui hérisse le poil encore aujourd’hui: «Angela Merkel affirme accueillir les ingénieurs du futur. Et lorsque les migrants arrivent, il faut leur expliquer comment avoir des relations sexuelles?». L’épisode est emblématique du dilemme de Claudio Zanetti: un politicien qui prétend au poste de chef de parti peut-il jouer au pyromane?

Dans son entourage, on dresse le portrait d’un homme à deux visages, comme son parti. En dépit d’un style «insolent, émotionnel et effronté», ses adversaires politiques reconnaissent en Claudio Zanetti une conscience aiguë des fonctions supérieures. «Il aime le combat d’idée et la controverse. Mais, en commission, il est capable de retenue pour faire avancer le travail politique au-delà des logiques partisanes», souligne le président du parti socialiste zurichois, Daniel Frei, qui l’a côtoyé à l’époque où il siégeait au Grand conseil. «Je le connais depuis une éternité. Il n’a jamais changé. Il a toujours livré ses opinions sans compromis», observe de son côté un politicien zurichois en vue.

Claudio Zanetti, lui, promet d’arrêter Twitter s’il est élu président. «C’est un outil formidable pour créer le débat, informer, pointer les autorités du doigt. Idéal lorsqu’on est dans l’opposition. Mais, je suis un peu vieille-école, si on occupe un poste de dirigeant, on ne devrait pas utiliser Twitter à tout bout de champ». Il assure aussi qu’il est capable d’arrêter la politique et de se retirer dans sa maisonnette de Gossau pour lire et écrire des livres. Que dit l’adage déjà? Chassez le naturel, il revient au galop.