Environnement

Un delta lacustre pour la biodiversité de l’embouchure du Rhône

Dans le cadre des nouveaux travaux de correction du Rhône, le fleuve devrait retrouver un delta. Si l’organisation Pro Natura salue l’initiative de renaturation, elle n’est toutefois pas convaincue par le projet actuel

Prochainement à l’embouchure du Rhône: un delta. Le terme, qui fait aussitôt penser au Nil irriguant les plaines d’Egypte, a de quoi faire rêver. Comment crée-t-on un tel estuaire? «Il est prévu de creuser un nouveau bras d’entrée dans le lac pour laisser le fleuve choisir son chemin», explique Philippe Hohl, chef de la division Ressources en eau et économie hydraulique du canton de Vaud.

Une résurgence du passé qui devrait permettre deux choses: des inondations épisodiques de la zone terrestre du delta, qui favoriseront une redynamisation de l’écosystème, et l’amoncellement de sédiments au fond du lac, qui devrait accélérer la création d’îlots, paradis pour oiseaux. «Une excellente idée», selon Michel Bongard, secrétaire exécutif de Pro Natura Vaud. L’organisation est directement concernée puisque le delta prendra place sur la réserve des Grangettes, qu’elle gère sur mandat des autorités.

60 millions

En vue de sa réalisation, un crédit de 60 millions a été demandé par le Conseil d’Etat vaudois au Grand Conseil vendredi dernier. Le montant financera également des élargissements du canal et le renforcement de digues en terres vaudoises. Echelonné sur vingt ans, l’entier des travaux de correction menés dans les cantons de Vaud et du Valais se monte à plus de 2 milliards. Débutés en 2009, ils visent principalement à prévenir de futures inondations dans la plaine du Rhône.

Menace pour la plaine, le Rhône a déjà été «corrigé» deux fois: la première entre 1863 et 1893, la seconde entre 1930 et 1960. Ces interventions ont fortement appauvri les écosystèmes fluviaux. Les aménagements concernant l’embouchure du fleuve sont donc favorablement accueillis par Pro Natura. Qui en attend beaucoup: «Sur ces troisièmes travaux de correction du Rhône (R3), le delta est annoncé comme la mesure phare en faveur de la biodiversité.» Des propos confirmés par Philippe Hohl: «Le delta n’est en soi pas absolument nécessaire. Il pourrait même poser de nouveaux problèmes en amenant du bois flottant dans des zones de navigation. Il s’agit ici uniquement d’une mesure environnementale.»

Dialogue de sourds

Acquise à l’idée du delta, Pro Natura n’est toutefois pas convaincue par le projet tel qu’il apparaît aujourd’hui. Son secrétaire explique: «Pour prospérer, un delta est alimenté en permanence par des alluvions. Or, en Valais, on trouve de nombreux barrages et gravières au fil du Rhône. En conséquence, il reste bien peu de sédiments à l’embouchure. En élargissant le fleuve en amont, les maigres alluvions actuelles risquent de se déposer davantage sur les berges et donc de diminuer encore le charriage actuel. Et sans charriage, pas de delta.»

Expert sur la R3, Martin Jaeggi faisait partie de l’équipe chargée de créer un delta pour la Reuss (UR) dans les années 1980. Selon lui, Pro Natura se fourvoie: «On n’arrête pas le charriage», affirme-t-il. «En ce qui concerne le Rhône, ça prendra vraisemblablement quelques années, mais un delta lacustre finira certainement par se former.» Charriage ou pas, l’organisation de protection de la nature déplore une occasion manquée: «C’est très difficile de travailler avec le canton», regrette Michel Bongard. «Ce que nous voulons, c’est profiter des travaux pour recréer un réseau écologique dans la plaine du Rhône. Nous n’avons pour le moment aucune certitude quant au développement naturel d’un delta et en parallèle l’élargissement du fleuve met en danger les ultimes écosystèmes fluviaux de la plaine encore préservés. Les seuls intérêts véritablement pris en compte à l’heure actuelle sont ceux de l’agriculture.»

Martin Jaeggi rappelle, lui, que, contrairement au delta du Rhône, prévu comme mesure environnementale à part entière, la protection alluviale ne faisait même pas partie de l’équation dans le cas de la Reuss.

Du côté du canton de Vaud, on temporise: «Un travail en commun reste à faire pour, ensemble, affiner et optimiser le projet. Avant de créer un delta, nous devons par exemple nous assurer que les matériaux charriés par le Rhône ne s’y empileront pas trop vite. Si on construit ce nouveau bras et qu’il se bouche à la première crue, ça ne va pas. Les ONG ont par ailleurs été invitées à visiter le modèle mis sur pied à Grenoble [une maquette géante permettant de simuler le futur projet].» Pro Natura déplore cependant être cantonnée à un rôle de spectatrice et prévient: «Dans le format actuel, nous déposerons une opposition.»

Le futur

Rien de nouveau sous le soleil: les glaciers fondent. Or le Rhône prend sa source dans la langue glaciaire du même nom. Si le glacier disparaît, des aménagements aussi importants sont-ils bien nécessaires? Directeur du Centre de recherche sur l’environnement alpin (CREALP), Javier Garcia avance quelques hypothèses: «Si le débit de base finira inéluctablement par diminuer à long terme, le réchauffement actuel fait fondre la glace plus vite. Le débit pourrait donc plutôt augmenter dans les prochaines années.» Et de mentionner un élément méconnu: «Plus important encore que la fonte des glaciers, il y a les stocks de neige. Auparavant, rien ne bougeait jusqu’à la fin de mai. La fonte intervenait ensuite au cœur de l’été puis le manteau se reconstituait dès la fin d’octobre. A l’heure actuelle, de grosses fontes ont lieu en avril et il peut neiger en juin. Une semaine catastrophe durant laquelle il neige puis les températures remontent d’un coup et il pleut fortement n’est plus impossible et pourrait engendrer un débit énorme.» Il conclut: «Quel que soit l’impact de la fonte glaciaire sur le Rhône, la recrudescence d’événements extrêmes légitime à elle seule des aménagements.» Un delta par exemple?

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