Quelles sont les limites de l’invective en politique? Cette délicate question s’est posée vendredi au Tribunal de police. Sur le banc des prévenus, le très impulsif Thierry Cerutti, membre du Mouvement citoyens genevois, député, conseiller municipal et gendarme, est accusé d’avoir calomnié le parti socialiste de Vernier (PSV) dans un blog au vitriol comparant ses méthodes à celles du régime nazi. Le principal intéressé se défend d’avoir voulu blesser, évoque un combat loyal et rappelle qu’il se fait lui-même régulièrement traiter de «fasciste, de voyou ou de mafieux» sans que quiconque soit inquiété.

«Le parti d’Adolf»

Le texte querellé, «le poker menteur du PS Vernier», remonte au mois de juillet 2014 et dénonce, en des termes peu subtils, la possibilité laissée «au Sieur Apothéloz» de se présenter pour un quatrième mandat à la faveur d’une sorte de putsch. Le parti est comparé à un parti totalitaire, «notamment le parti national-socialiste d’Adolf», qui se moque de la volonté de ses membres et dont les chefs phagocytent le pouvoir à l’image des pires dirigeants de l’histoire. Un second écrit, dans la même veine, a encore été publié quelques jours plus tard.

Ces propos n’ont pas été du goût des socialistes de Vernier qui avaient démocratiquement, et à l’unanimité, voté une clause dérogatoire permettant à leur candidat et maire de longue date de se représenter une dernière fois afin «d’enterrer le pire des populistes». Entendez le rival, Thierry Cerutti, lequel ne se privera pas à son procès de relever que «sa vie est peut-être en danger». Plainte est déposée, une enquête est menée à la vitesse de la lumière et une ordonnance pénale est prononcée par le procureur général Olivier Jornot qui condamne le prévenu à une peine de 120 jours-amende avec sursis et une amende de 5000 francs.

Policier et député

C’est contre cette décision que Thierry Cerutti, 46 ans, 23 ans de police et 11 ans de députation derrière lui, mène bataille devant le tribunal et fait beaucoup soupirer le président Stéphane Zen-Ruffinen. Les premières armes employées par la défense, Me Jérôme Picot et Thierry Ulmann, sont procédurales et se révèlent inefficaces. Violation du droit d’être entendu lors de l’enquête, invalidation de l’acte d’accusation émanant d’un procureur général qui aurait dû se récuser et qui a finalement transmis le dossier à un autre procureur, plainte initiale non valable car signature manquante, tous ces incidents sont balayés.

Lors de son interrogatoire, le prévenu, jamais condamné par le passé mais déjà inquiété, explique avoir été «titillé» par les propos d’un journaliste. Mis sur une fausse piste, croyant que les socialistes verniolans avaient scandaleusement violé les statuts du parti, il dit avoir rédigé un premier texte qui se voulait simplement une critique de cette dynamique non-démocratique et ne faisait pas référence aux crimes et à la guerre. «L’écrit a été relu par un tiers qui est avocat et par le responsable des blogs sur le site de la Tribune de Genève», ajoute-t-il. Quant au second écrit, publié sur son blog, Thierry Cerutti assure ne pas en être l’auteur.

Limites dépassées

Visiblement agacé de devoir répondre de ses propos, l’élu assure qu’il a été poussé à la faute car mal informé des exceptions communales socialistes, qu’il n’a jamais voulu faire de mal, ni traiter le parti honni de criminel. L’esprit de son combat était politique et il estimait être dans son bon droit. «Durant toutes ces années, j’ai été traité de chemise brune, de fasciste et de nazi. Je ne pensais pas que cela était condamnable car la justice n’a jamais sanctionné».

Dans son cas, le tribunal n’a pas hésité. Le verdict relève que l’atteinte à l’honneur ne fait ici pas de doute. Thierry Cerutti a cité 1939, mentionné les dérives qui ont conduit à la catastrophe, fait le lien avec les atrocités de l’époque. Il a laissé entendre que le PSV se comportait comme un parti de sinistre mémoire. «Un tel soupçon, même avancé dans le cadre d’une campagne électorale, dépasse les limites pourtant larges laissées à la liberté d’expression».

Aux yeux du tribunal, l’élu MCG devait se douter que ses propos, propagés publiquement, étaient problématiques. Il a agi pour dénigrer un adversaire politique. Sa prise de conscience «très relative» lui vaudra une sanction immédiate de 3500 francs. Il est condamné à une peine un peu moins sévère de 90 jours-amende avec sursis. Sans surprise, il fera appel.