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Un dimanche de suspense, de Moutier à Delémont

Il y a quarante ans, le plébiscite du 23 juin 1974

Il y a quarante ans, le plébiscite du 23 juin 1974

Un dimanche de suspense, de Moutier à Delémont

«Partout le calme, la dignité, la courtoisie. Hors l’accident de Boncourt, où un jeune Bélier a été tiré à la balle comme vulgaire gibier, nulle faute de goût n’a éclaboussé une campagne, loyale, presque endimanchée, opposant des adversaires de bonne compagnie. Le visiteur qui pérégrine ce dimanche de grâce dans le Jura est rassuré, un peu déçu aussi. Certes la participation a été exceptionnelle dans l’ensemble des sept districts, mais à Tavannes, à Reconvilier, à Moutier, le visage des promeneurs demeure le même, indifférent ou impénétrable. L’histoire du Jura est en train de se faire, mais l’on ne s’en aperçoit guère. […]

Moutier, décidément, n’a rien d’une ville que l’histoire s’apprête à secouer. Nous reprenons la route, direction Delémont. A Courrendlin déjà, il semble que l’on pénètre dans un autre monde. Sur le bitume, sur les façades, sur la devanture des boutiques, sur le pare-brise des voitures trône, agressive et superbe, la crosse jurassienne. A Delémont, on ne sait plus où tourner son regard. Elle règne partout, comme une invitation, mieux une provocation au devoir civique.

Peu de monde dans les rues en ce début d’après-midi. La pluie a propulsé les citoyens dans les cafés. Là, télévision et radio triomphent. Chacun dévore l’écran, avide de connaître le sort qui sera fait à sa terre. Mais c’est encore le temps du Grand Prix automobile. Qu’à cela ne tienne: les plus pressés des consommateurs ont pris leur transistor avec eux. Entre deux vrombissements de moteur, ils entendent les résultats partiels que commune par commune, district par district, égrène la Radio suisse romande. Le patron du bistrot fait déjà des projets. A sa sommelière qui s’inquiète de l’heure de fermeture, il donne cet avertissement plein de sagesse: «Nous fermerons au moment où les gens seront trop ivres pour voir ce qu’ils boivent.» […]

Sonnerie de klaxons à l’extérieur. Trois voitures arborant les couleurs jurassiennes passent en trombe. Serait-ce déjà la victoire? Non, tous les résultats ne sont pas encore dépouillés. Pis: ceux qui le sont déjà ne présagent rien de bon. Il semblerait que les non l’emportent sur l’ensemble des sept districts. «Tant pis, commente sereinement un jeune barbu: on ne peut pas faire le bonheur des gens malgré eux.» Plus loin, au café de la Croix-Blanche, la jeunesse delémontaine piaffe devant ses boissons. Au juke-box, Serge Reggiani gémit «Ma liberté», tandis que les serveuses, inspirées sans doute par les récentes élections présidentielles [françaises] , exhibent fièrement sur leur poitrine la crosse du Jura libre.

Dans la rue, l’ambiance monte. On se croirait un peu au match de football: chaque résultat de commune est un coup de coin ou un coup franc, chaque résultat de district est un but. Pour le moment, l’adversaire antiséparatiste mène par 3 à 2. Va-t-on, grâce à Porrentruy, arracher le nul? Non, il y a ce sacré Laufonnais alémanique [rattaché à Bâle-Campagne en 1994]. On l’avait un peu oublié, celui-là. On apprend qu’il a dit non, à une majorité écrasante. Mais attention, seul compte en définitive le résultat global. Or, si les districts séparatistes sont moins nombreux que les districts antiséparatistes, leur séparatisme est plus franc, et surtout plus massif que l’antiséparatisme de l’adversaire. Conséquence: il y a plus de oui, sur l’ensemble du territoire, que de non. Dès qu’on l’apprend, dans la rue, dans les places, dans les bistrots, c’est la liesse, le délire. Jusqu’à ce moment, on se maîtrisait, on se faisait violence pour se maîtriser. Maintenant, on explose. Tout a craqué. »

« A sa sommelière qui s’inquiète de l’heure de fermeture, il dit: «Nous fermerons au moment où les gens seront trop ivres pour voir ce qu’ils boivent» »

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