L'embargo dans les faits décrété par la Libye sur les livraisons de pétrole à la Suisse ne devrait pas avoir de conséquences sur les prix, du moins pas dans l'immédiat. «Sur les 12 millions de tonnes de produits pétroliers consommés chaque année, la Libye n'en fournit que 2,3 millions, soit moins de 20% de la consommation», explique Philippe Cordonnier, de l'Union pétrolière à Lausanne.

Les puits du pays nord-africain fournissent environ la moitié de la consommation suisse de brut. Ils alimentent la raffinerie de Collombey (VS) via un oléoduc partant de Gênes et passant par le tunnel du Grand-Saint-Bernard. Cette raffinerie est exploitée par Tamoil, qui appartient lui-même à la Libyan Investment Authority, le fonds souverain du régime Kadhafi. L'autre moitié de la consommation en brut est acquise principalement sur le marché libre de Rotterdam et transportée par bateau sur le Rhin ou par voie ferrée. Une partie est acheminée par oléoduc depuis Fos-sur-Mer en France et alimente la raffinerie de Cressier (NE), exploitée par Petroplus, une holding basée en Suisse et cotée en bourse.

«En cas de crise, la Suisse pourrait facilement changer la logistique de ses approvisionnements en reportant ses achats sur le marché libre. Il est possible que le surcroît de demande tende quelque peu les prix des produits finis sur ce marché spécifique. En revanche, l'impact de la crise sur les cours mondiaux du brut sera négligeable. Le marché suisse est trop petit pour entraîner des mouvements sur les prix au plan international», estime Olivier Jakob, responsable de Petromatrix, société de courtage en pétrole basée à Zoug. Jeudi soir, le brut baissait de 0,2%, à 124,12 dollars.

Echec de la vente de Tamoil

Une fermeture du robinet libyen forcerait néanmoins les importateurs à se rabattre sur des produits de qualité moindre. «Le brut libyen est si léger qu'il est difficile à remplacer», souligne un courtier en pétrole basé à Genève et à Londres.

Première concernée par un éventuel arrêt des livraisons, la raffinerie de Collombey n'a toutefois enregistré «aucun impact» sur son activité pour le moment. Si les livraisons en provenance de Libye cessaient, «la raffinerie pourrait, sur le plan technique, facilement diversifier ses approvisionnements», observe Rolf Hartl, directeur de l'Union pétrolière. Les trois raffineries européennes d'Oilinvest, la société faîtière de Tamoil, se fournissent déjà partiellement auprès de tiers. En 2006, derniers chiffres disponibles, cette proportion était de 20,9%.

Cependant, «l'Etat libyen n'aurait pas intérêt à fermer ses approvisionnements à sa propre société en Suisse, car c'est cette dernière qui en souffrirait en premier», poursuit Rolf Hartl. Les concurrents du groupe libyen ne pourraient que profiter de l'assèchement de plus de 250 stations-service.

Cela rendrait le groupe Oilinvest encore moins attractif pour d'éventuels acheteurs, malgré les efforts entrepris dès ce printemps par le groupe pour se vendre. Une première transaction annoncée l'année passée a échoué en mars dernier. Le fonds de capital-investissement américain Colony Capital s'était déclaré prêt en juin 2007 à acheter 70% du groupe pour 6,6 milliards de francs. Quelques mois plus tard, il renonçait, jugeant que les Libyens ne lui donnaient pas assez d'informations sur la substance économique de la société.