Le blocage de l'enquête «mafia russe» (Le Temps du 17 août) a généré une sorte de paralysie dans l'ensemble de l'appareil judiciaire fribourgeois. «Nous n'osons pratiquement plus ouvrir de nouvelles enquêtes», avouent des magistrats. Le juge d'instruction Jacques Rayroud, en charge du dossier, reporte désormais tous ses espoirs sur la transmission de l'enquête à la future cellule fédérale chargée de la lutte contre la grande criminalité. Les cantons, a-t-il expliqué jeudi à l'agence de presse ATS, ne disposent pas des moyens nécessaires. L'Office fédéral de police a par ailleurs expliqué «avoir connaissance de personnes ou de sociétés soupçonnées d'avoir des contacts avec la mafia russe» à Fribourg.

Avant l'actuelle crise, l'infiltration du canton par le crime organisé, en particulier russe, inquiétait déjà les services fédéraux chargés de la grande criminalité. Dans un entretien accordé au Temps, l'ancien chef du service d'analyse criminelle de l'Office fédéral de police, Michael Lauber, qui a démissionné à la fin de l'année dernière, juge ce problème «sérieux» en raison du manque de moyens et de formation de la justice et de la police dans le domaine de la criminalité économique.

Le Temps: Le thème du crime organisé en Suisse a-t-il été exagéré par les médias et certains juges, ou est-ce vraiment une menace?

Michael Lauber: C'est un problème sérieux, mais il faut définir ce qu'est le «crime organisé». Pour moi, il s'agit de l'utilisation de l'infrastructure, notamment financière, de la Suisse pour blanchir de l'argent. Les structures mafieuses utilisent la Suisse et d'autres pays comme plates-formes logistiques. Mais ce phénomène touche différemment des cantons comme Zurich ou Fribourg. A Zurich, l'importance de la place financière permet de déplacer des sommes d'argent, de les blanchir en se fondant dans la masse des transactions. Fribourg est plutôt un endroit où l'on peut implanter des sociétés, utiliser les services d'avocats, en profitant du faible nombre de spécialistes du crime organisé au sein de la police et de la justice.

– Les moyens de lutte contre le crime organisé sont-ils vraiment plus faibles à Fribourg qu'ailleurs?

– Fribourg n'est pas du tout le seul canton concerné, il appartient plutôt à une catégorie de cantons de taille moyenne où, effectivement, il y a beaucoup moins de moyens qu'à Zurich ou à Genève, parce que les autorités pensent qu'elles sont moins concernées. Il n'y a pas de morts dans la rue, l'action du crime organisé ne se voit pas, il est donc très difficile de susciter une pression politique pour constituer des moyens de lutte contre les réseaux criminels. Les juges sont peu nombreux, les policiers sont peu formés, et à cela s'ajoute un problème commun à toute l'Europe: les structures policières et judiciaires, qui sont basées sur des territoires et qui sont imprégnées d'une mentalité locale, réagissent parfois trop lentement à ce phénomène global qu'est le crime organisé. Certains cantons n'ont simplement pas conscience du fait qu'une partie de l'action se déroule chez eux. Fribourg fait partie des cantons qui ont essayé de mener des enquêtes au sujet de la criminalité organisée, ils ont consacré des moyens à cela. Il est difficile de dire si les résultats sont satisfaisants, mais cet effort, en lui-même, témoigne déjà d'une volonté extraordinaire. Evidemment, si le climat au sein des autorités chargées de la lutte n'est pas coopératif, on ne peut pas aller très loin. Lorsque l'on traite des informations super-confidentielles, il faut un climat de confiance absolue.

– La centralisation prochaine des moyens de lutte contre le crime organisé au niveau fédéral est-elle une bonne chose?

– Le fait de centraliser les moyens à l'échelle nationale est très positif. Reste à voir comment la réforme sera appliquée. La répartition des dossiers existants dans la nouvelle structure, le recrutement de nouveaux spécialistes seront des tâches très importantes et difficiles.

– Et vous, pourquoi êtes-vous parti?

– Lorsque l'on lutte contre le crime organisé, contre les top shots, on a besoin des informations de tous les autres secteurs de l'administration: l'Office des réfugiés, le Secrétariat d'Etat à l'économie, les Affaires étrangères, les services de renseignement militaires. Cet échange n'était pas assez développé et cela a été un facteur important dans ma décision.

Interrogé hier soir par le Téléjournal, qui reprenait les éléments de notre enquête sur l'affaire «mafia russe», Jürg Andres a affirmé qu'il allait déposer plainte pénale contre Le Temps. Cet homme d'affaires était le principal contact en Suisse du Géorgien Vladimir Beniachvili, à qui les juges fribourgeois se sont intéressés de près. Quant au conseiller d'Etat Claude Grandjean, il a déclaré «qu'une seule affaire» ne permet pas de conclure que Fribourg est infiltré par la mafia, admettant simplement que «le Russe» de cette affaire «semblait brasser pas mal d'argent».

LT