Ancien champion du monde des supermoyens, le boxeur français Christophe Tiozzo a reçu de nombreux coups dans sa carrière. Celui qui l'a mis définitivement k.-o. n'a pas été donné sur un ring mais plutôt asséné par une retentissante déconfiture financière. «Sur conseil de mes avocats, j'ai investi toutes mes économies, plus de 5 millions de francs français, chez Norit SA à Genève et j'ai tout perdu. Aujourd'hui, je touche le revenu minimum d'insertion, soit 2800 FF par mois, pour faire vivre ma femme et ma petite fille», raconte le sportif à la retraite devant la Cour d'assises de Genève. Principal accusé de ce procès, M., un financier brésilien, a perdu de sa superbe. Celui qui jadis était présenté sur les plateaux télévisés comme étant un homme à qui tout réussi, et notamment la fortune, présente ses plus plates excuses aux victimes qui défilent à la barre. Il reconnaît les 44 escroqueries, les faux dans les titres et la banqueroute frauduleuse retenus à son encontre dans un acte d'accusation totalisant 188 pages.

Le Brésilien n'est pas seul sur le banc des accusés. A l'autre bout, ses deux anciens associés valaisans, avec qui il avait créé Gefipro SA à Crans, gardent leurs distances. Ces derniers plaident leur acquittement sur l'essentiel en affirmant avoir tout ignoré des malversations commises au sein du groupe. M. assure au contraire que cette cavalerie, soit le fait d'utiliser les fonds des clients pour garantir les dettes, rembourser ou couvrir les frais de fonctionnement, a bien été suggérée par les Valaisans. «J'ai adhéré à cette idée, j'en assume donc la responsabilité», précise le patron du groupe.

Un découvert de 84 millions de francs

Le destin de Norit et Gefipro, toutes deux spécialisées dans la gestion de fortune, a commencé à s'assombrir en 1990. Les sociétés accumulent déjà des pertes considérables. En 1994, la faillite est prononcée. La société genevoise laisse un découvert de 84 millions de francs, la valaisanne de 79 millions. Le préjudice pénal retenu à l'encontre des accusés se monte à quelque 36 millions, dont la moitié au moins aurait servi à satisfaire les goûts de luxe du grand patron. Un train de vie et une réputation d'homme «plein aux as» qui a visiblement convaincu beaucoup d'investisseurs.

L'un d'entre eux témoigne: «Il m'a été présenté comme un proche de Jacques Chirac. Je l'ai vu dans une émission où Jacques Chancel le décrivait comme un milliardaire. J'ai décidé de lui confier 6 millions de FF car il avait de plus mis au point système de gestion informatique destiné aux opérations sur devises. Une méthode soi-disant éprouvée, écartant par un procédé efficace tout risque de pertes imprévues. J'ai compris que les choses allaient mal lorsque je l'ai vu regarder la télévision dans son bureau. J'ai pensé que la roue de la fortune avait remplacé le logiciel.» Parmi la quarantaine de victimes plumées dans cette affaire, il y a bon nombre de retraités qui souhaitaient assurer leurs vieux jours. Un Belge, domicilié à Crans, a perdu son héritage dans cette aventure et se contente désormais d'une rente de 1100 francs. Un couple, qui tenait un dancing dans la station, y a laissé les économies d'une vie: «M. était auréolé d'une réputation d'infaillible. C'était presque une offense d'en douter. Tout le monde parlait de la construction de son luxueux chalet.»

Des appels sans réponse

Rien n'a alerté les clients malheureux. Et pour cause. Ceux-ci recevaient de faux relevés de compte destinés à les rassurer sur l'état des intérêts et de leur fortune. D'autres, tel le boxeur Tiozzo, ne recevaient rien: «Je ne voulais pas de relevés car je n'étais pas censé disposer d'argent en Suisse.» Lorsque des bruits de faillite ont commencé à courir, il était déjà trop tard. Les appels aux administrateurs restaient sans réponse. En rencontrant le Brésilien, un client français se rappelle: «Il m'a rassuré et m'a dit qu'il allait poursuivre tous ceux qui faisaient courir des rumeurs sur lui.» Peu de temps après cette conversation, en mars 1994, M. était arrêté dans un hôtel parisien et extradé vers la Suisse. Il a passé un an en détention préventive avant d'être libéré sous caution de 500 000 francs. Si les parties civiles sont convaincues que le financier déchu a dissimulé un pactole quelque part, le procureur général Bernard Bertossa se montre plus réservé. «Il n'y a pas trace dans ce dossier d'un trésor caché», a souligné le magistrat lors de cette première journée d'audience.

L'expert comptable a déclaré pour sa part que M. avait retiré 19,8 millions de francs en cash sur un compte courant à son nom auprès de la société Norit Limited. Lors de son interrogatoire, qui devrait avoir lieu mercredi, l'intéressé s'expliquera sur ces retraits. Le procès se poursuit jusqu'à vendredi.