Une quinzaine de petites seringues sont alignées sur une grande table. Plusieurs cartons de cinquante doses de vaccin attendent d'être ouverts. Une grande bouteille de désinfectant et des dizaines de petits sparadraps se trouvent à portée de main de deux femmes en blouse blanche: l'assistante médicale et l'épouse du médecin préposée à la piqûre dans le gras de l'épaule. Le Dr Pierre-André Etienne se tient un peu à l'écart, prêt à gérer la valse des carnets de vaccination bleus.

Tout est prêt, en ce vendredi après-midi, pour procéder, dans une petite salle boisée de l'Ecole primaire d'Hauteville, sur la rive est du lac de la Gruyère, au rituel de la vaccination contre la méningite. En quelques heures, 133 enfants mettront une épaule à nu avec plus ou moins bonne grâce pour se faire injecter 0,5 millilitre d'un vaccin fabriqué en France.

C'est la première fois, depuis le début de la campagne de vaccination touchant tout le district (Le Temps des 1er et 2 février) que de très jeunes enfants subissent cette vaccination à la chaîne, décidée par les autorités après la montée en flèche de méningocoques de type C – sept cas en trois mois – en Gruyère.

«Tiens mon pouce très fort, et regarde le Monsieur là-bas.» Les quelques secondes qui précèdent la piqûre sont psychologiquement cruciales pour éviter les larmes. On ne vaccine pas aussi facilement de petits enfants que des collégiens. Détourner l'attention est un truc souvent utilisé, associé à la promesse d'une petite récompense allant, selon la mère, du morceau de chocolat à un après-midi à la piscine.

Pour Emilie, 5 ans et demi, cela se passe vraiment dans la douleur. L'enfant crie, pleure, tape sa mère, s'échappe de ses genoux et jette un regard furieux aux dames en blouse blanche. Après coup, la mère ne s'en offusque pas du tout. «Elle a eu peur. Mais il vaut mieux cela que de tomber malade. Il en va de la sécurité des parents et des enfants.»

C'est le sentiment général qui prévaut en Gruyère. La décision des autorités, souvent mise en relation avec le rappel du choc psychologique provoqué par le décès d'une adolescente de 15 ans il y a un an à Bulle, est parfaitement comprise et acceptée. 10 000 personnes vaccinées pour une dizaine de cas d'infection de type C, en un an, confirmés selon l'Office fédéral de santé publique, n'est-ce pas disproportionné? «Non, affirme Etienne Castella, président de la commission scolaire et planificateur de la journée de vaccination à Hauteville. Si une épidémie s'était déclarée, on aurait accusé les autorités de n'avoir rien fait.»

Le sentiment d'insécurité, malgré le discours rassurant du corps médical, qui parle d'endémie et non d'épidémie, est réel. Ainsi, l'hôpital régional de Riaz a dû organiser trois séances spéciales de vaccination pour plus de cent personnes qui ne voulaient pas attendre le passage programmé de la «caravane» de vaccination dans leur établissement scolaire.

Des recrues se sont également présentées à la caserne de Fribourg en exigeant la vaccination sur la base d'un certificat médical. Geste médicalement superflu, puisque le vaccin contre les méningocoques de type B n'existe pas et que le risque, pour le type C, est quasi nul dès l'âge de 19 ans.

«C'est de la phobie, estime une enseignante. On se serait cru, à cause du sentiment d'urgence entretenu par les autorités scolaires, dans un village de brousse africaine. Je me demande d'ailleurs comment les enfants faibles supporteront le vaccin.»

Georges Demierre, médecin cantonal, reste serein. «C'est l'un des rares vaccins que l'on pourrait injecter à une femme enceinte, car il est constitué d'une partie de la paroi de la bactérie.» Pour l'instant, le taux de vaccination atteint 80 à 85% de la population visée. C'est suffisant pour écarter tout risque d'épidémie, mais le médecin cantonal «s'attend encore à quelques cas».

La crainte de la piqûre varie fortement d'un petit enfant à l'autre. «Si on est un garçon, cela fait pas mal, si on est une fille cela fait mal», claironne fièrement un garçon de 7 ans. La réalité est bien différente. La disparition de la crainte de la piqûre, indépendante du sexe, ça se travaille. Avant de faire défiler sa classe enfantine devant le Dr Etienne, Colette Equey a consacré une heure à la préparation psychologique des enfants. «Ils ont raconté leurs expériences de la douleur, leur vision de l'hôpital. On a aussi joué à se piquer avec les ongles. C'était indispensable. Une petite fille craignait de mourir à cause du vaccin», souligne l'enseignante.

La campagne se poursuivra en Gruyère jusqu'au 23 février, notamment par la vaccination des bébés de 2 à 17 mois. 3000 doses d'un vaccin spécial, nécessitant deux à trois injections, ont été importées d'Allemagne. De nouvelles larmes couleront en Gruyère.