Petite et fine silhouette, longs cheveux blonds rassemblés en catogan, le tout agrémenté de bagues et d’une pochette en soie, c’est un drôle de bonhomme que la Faculté de droit de l’Université de Genève a choisi en la personne de Gregory David Roberts pour parrainer sa première «Law Clinic». Lancé le 18 février dernier, ce programme (lire ci-contre) est le seul en Suisse à traiter d’une thématique locale de droits humains. Concrètement, une quinzaine d’étudiants plancheront sur les droits des Roms à Genève, en lien avec des avocats, des associations et des membres de la communauté. Le programme débouchera sur une brochure informant les Roms de leurs droits. D’autres problématiques locales – droits des migrantes ou des enfants sans papiers – sont des thématiques envisagées pour les prochaines années.

Assistantes doctorantes à la Faculté de droit et coresponsables de la Law Clinic avec la professeure Maya Hertig, Djemila Carron et Olivia Le Fort expliquent avoir choisi les Roms parce que leur présence «pose des questions juridiques complexes. En outre, la population rom présente dans les rues de Genève se trouve dans une situation particulièrement précaire, qui pourrait notamment être améliorée par une meilleure connaissance de ses droits.» Et leur parrain? «Gregory David Roberts a subi des mauvais traitements en prison et a donc été une personne vulnérable. Il a également œuvré en faveur de personnes vulnérables en s’improvisant «médecin de rue» dans un bidonville de Bombay, en Inde. Son envie de révolutionner les consciences des étudiants en droit nous a touchées», explique Olivia Le Fort.

Car le parcours de Gregory David Roberts est si rocambolesque que les lecteurs de son best-seller Shantaram, publié en 2003 et traduit en plus de 40 langues (en français en 2007), se perdent depuis en conjectures pour savoir ce qui, dans ce roman-fleuve, tient du vécu. Ecoulé à des millions d’exemplaires, Shantaram raconte comment un Australien héroïnomane et braqueur de banques s’enfuit de prison et atterrit dans les bidonvilles de Bombay, où il ouvre une clinique de fortune. Un rôle si alléchant que l’acteur Johnny Depp en a longtemps rêvé. Le film semble aujourd’hui au point mort.

Ce qui est vrai: né en 1952, Roberts, militant d’extrême gauche, devient accro à l’héroïne suite à l’échec de son mariage. A 26 ans, il est condamné pour des braquages à main armée qu’il commettait en restant affable, ce qui lui vaudra le surnom de «gentleman cambrioleur». Il s’enfuit de la prison de Pentridge en 1980, passe plusieurs années en Inde, où il s’improvise soignant de rue, et est repris en Allemagne en 1990 alors qu’il tentait d’y faire passer de l’héroïne. Il est libéré en 1996.

Depuis le succès de son livre, l’auteur, qui vit entre l’Inde et la Suisse, avec son épouse genevoise, s’est reconverti en «philosophe conférencier» et côtoie les grands de ce monde; il s’est ainsi consacré à la rédaction de la charte des «Elders», qui réunit d’anciens leaders comme Nelson Mandela ou Jimmy Carter. Ou encore a fait visiter les bidonvilles à Madonna et à la présentatrice Oprah Winfrey. Il s’insurge devant nos insinuations d’opération médiatique. «Ces femmes avaient vraiment à cœur d’aider ces gens.»

Le lancement de la Law Clinic était une occasion rêvée pour «parler du sens et du but de la vie». Dont il est spécialiste? «Oui», rétorque-t-il. De la communauté rom, il connaît surtout «des musiciens et des réalisateurs. Mais de manière générale, je sais ce que c’est que de vivre dans un état d’insécurité permanent. Et je suis intimement persuadé que ceux qui peuvent contribuer le plus à ce que notre monde soit plus juste sont les avocats et les journalistes.» Il évoque Projet Innocence, une ONG américaine qui œuvre depuis près de vingt ans à innocenter des condamnés, grâce à des contre-expertises basées sur des tests ADN. «L’engagement de ces jeunes avocats a rencontré une forte résistance. Mais depuis, la peine de mort a été abolie dans neuf Etats américains.»

Gregory David Roberts dit admirer «la vigoureuse démocratie helvétique, probablement la plus participative qui soit. Ce pays est un exemple pour le monde entier.» Que fait-il du climat actuel autour de l’immigration et du rejet des minarets? «Les gens se sont exprimés, comme c’est leur droit. Je crois en la démocratie par-dessus tout, et que le résultat compte moins que le principe.» Et de dévier sur la crise économique mondiale. «Les gens ont peur de l’immigration en raison de cette crise créée de manière totalement artificielle. L’Occident est à un point de bascule. L’ONU, si importante, aurait grand besoin d’être rénovée.» Les politiciens, plaide-t-il, devraient être au salaire minimum, et les lobbies bannis. Il revient à la Suisse. «Ce pays peut choisir de donner l’exemple en se montrant ouvert. Ses habitants sont modérés, je suis persuadé qu’ils sauront, à terme, faire les bons choix.» «… And justice for all», conférence (en anglais) de Gregory David Roberts, ce lundi à 18h30 à l’Uni Dufour. Entrée libre.

«Je sais ce que c’est que de vivre dans un état d’insécurité permanent»