On ne se refait pas. Ancien journaliste, le chef de la diplomatie polonaise Radek Sikorski sait comment capter l’attention de son auditoire par une anecdote en ouverture de ses discours. Celle qu’il a choisie, le 28 novembre, à Berlin, est particulièrement révélatrice, alors que l’UE achève 2011 sans avoir trouvé le remède à la crise des dettes souveraines. Nous sommes en 1991. Vingt ans tout juste. Le ministre rencontre alors comme reporter le président de la banque de Croatie, l’un des Etats fédérés de l’ex-Yougoslavie. Le téléphone sonne dans le bureau du banquier. La Serbie, lui apprend-t-on vient de décider d’imprimer à volonté des dinars, la monnaie de la fédération. L’homme raccroche le combiné. «C’est la fin de la Yougoslavie», lâche-t-il à son interlocuteur polonais.

Le parallèle avec la situation actuelle est double. D’un côté, un euro happé par les convulsions des marchés et une Banque centrale européenne appelée à la rescousse, au risque de porter atteinte définitivement à la crédibilité de l’Union monétaire. De l’autre, une Croatie aux portes de l’UE, qui signera ce vendredi 9 décembre son Traité d’adhésion destiné à lui permettre de rejoindre les Vingt-Sept le 1er juillet 2013, et une Serbie en attente du statut de candidat après vingt années de turbulences politiques marquées par la poursuite des criminels de guerre recherchés par le TPI. Vingt ans pour aboutir, sur le plan financier cette fois, à un nouveau risque de «désintégration européenne». «Le sort de l’ex-Yougoslavie, écrit Radek Sikorski, nous rappelle qu’une monnaie, tout en étant un instrument de paiement technique, reste d’abord un moyen d’échange, un symbole de l’union… ou de la désunion.»

Le discours dresse ensuite d’emblée un constat longtemps nié à Bruxelles, mais pourtant tellement vrai: la crise actuelle n’est pas seulement une crise de la dette. «La conclusion inévitable, poursuit le ministre polonais, est que cette crise trahit avant tout le manque de confiance, et plus précisément, le manque de crédibilité… Or, soyons honnêtes, les marchés ont le droit de douter. Le Pacte de stabilité a été violé plus de soixante fois, et pas seulement par les petits pays en difficulté, mais par les pays fondateurs de la monnaie unique.» Le ton se fait alors plus politique: «La crise de la zone euro est la manifestation la plus dramatique du malaise européen car ses fondateurs ont créé un système que chacun de ses membres peut conduire à sa perte, avec des conséquences colossales pour l’Union et son voisinage.» Conclusion attendue: «Si nous ne souhaitons pas le démantèlement de l’Union, le choix est alors celui qui se pose un jour dans toutes les fédérations: une plus grande intégration, ou une dissolution.»

On ne peut que conseiller aux observateurs de l’Union européenne de lire ce texte, à la fois parce qu’il montre combien la volonté communautaire demeure à Varsovie, et parce qu’il énonce avec talent tous les obstacles. Autre vertu de l’ancien journaliste Radek Sikorski: la précision de ses références et de ses explications. Les récentes mesures adoptées, comme le fameux paquet de directives destiné à renforcer la gouvernance économique, sont détaillées. Le calendrier des décisions prises depuis un an – bien moins négligeables qu’il y parait à la lecture des avertissements des agences de notation – est rappelé. L’enjeu crucial que constitue le rôle futur de la Commission européenne, seule institution communautaire capable d’assumer les fonctions de surveillance et de supervision, est aussi explicité.

«La Commission doit être plus forte, complète le chef de la diplomatie polonaise, non sans avertir Bruxelles. Si elle doit devenir le superviseur en chef des économies, nous aurons besoin de commissaires ayant de l’autorité, de la crédibilité – oserai-je dire du charisme – pour représenter vraiment les intérêts de l’Union.» Rappel indispensable: seuls les hommes et les femmes peuvent, in fine, faire avancer la construction européenne et lui permettre d’affronter les périls de la mondialisation. Une affirmation à mettre en rapport avec l’actuelle équipe dirigée par José-Manuel Barroso, composée une fois de plus et pour une large part de seconds couteaux mis à l’écart de la scène politique dans leur propre pays.

Les deux derniers chapitres du discours sont enfin les plus politiques. Ils portent sur le rôle de la Pologne et sur ce que celle-ci demande à l’Allemagne, qui tant de fois décida contre son gré de son destin. C’est là que se niche la leçon. En deux phrases, le ministre redit que son pays, qui atteindra les critères de Maastricht à la fin de l’actuelle législature, reste candidat à entrer dans la zone euro et résolu à accepter le partage de souveraineté nécessaire pour la consolider. «La Pologne apporte à l’Europe une volonté résolue de faire des compromis – y compris de mutualiser la souveraineté avec d’autres – pour obtenir en retour une Europe plus forte», assène l’auteur.

Sur l’Allemagne? «Nous lui demandons, pour sa propre survie et la nôtre, qu’elle contribue pleinement à la prospérité et à la survie de l’Union. Vous, Allemands, savez parfaitement ce que d’autres ne peuvent pas faire. Je serai probablement le premier ministre polonais des Affaires étrangères à le dire, mais c’est ainsi: je crains moins la puissance allemande que je ne commence à redouter l’inactivité allemande. Vous êtes devenu la nation indispensable au maintien de l’Europe unie. Vous n’avez pas le droit d’échouer dans votre leadership et tant que vous nous inclurez, la Pologne vous soutiendra.» On vous l’avait dit: un grand discours européen.