Entre ces quatre-là, la complicité est évidente, dans les plaisanteries à usage familial, les mots qu’on termine à la place du voisin, les souvenirs qu’on rassemble ensemble. Bienvenue dans la famille Nafissy. Ils sont trois autour de la table: le père, Reza, dont vous connaissez peut-être l’agence de voyages Techtravel, installée sur le campus de l’EPFL depuis 1989. La mère, Afi, peintre qui mêle collages, gravures et calligraphie soufie dans ses œuvres et qui enseigne son art à Saint-Prex. Le benjamin, Shervine, qui termine son doctorat de droit du sport à l’Université de Lausanne; et au bout du téléphone, le quatrième, le fils aîné, Yachar, diplomate en poste au bureau de représentation suisse à Ramallah. «Mon nom est Yachar Nafissy et comme mon nom l’indique, je suis originaire de Lausanne»: ce mot a déridé le jury devant lequel le jeune homme passait son grand oral, pour être accepté au concours diplomatique du DFAE. C’est parce qu’il est infiniment reconnaissant à la Suisse de les avoir accueillis et de leur avoir donné les mêmes chances qu’à ses citoyens que Reza a bien voulu partager son histoire.

Tout a commencé en 1977, à Téhéran, dans une famille de la classe moyenne supérieure. «Je rêvais de science politique. J’avais 20 ans, un visa et un billet pour les Etats-Unis. Mais quinze jours avant de partir, je reçois une proposition de bourse. L’Etat iranien prenait en charge tous mes frais pour que je vienne me former à HEI [Hautes études internationales, aujourd’hui le Graduate Institute], pour ensuite entrer au Ministère des affaires étrangères. Je suis donc venu à Genève.» Pendant deux ans, Reza Nafissy va se régaler, avec ses cinq camarades de volée iraniens comme lui. «Nous avions des cours avec les meilleurs professeurs, des voyages d’études. Quand j’y repense, c’était un rêve.» Toujours à Genève, il rencontre sa future épouse Afi, étudiante en architecture intérieure arrivée de Téhéran: «Mon père pensait que la Suisse était plus sûre que l’Italie», s’amuse-t-elle. La Suisse peut d’ailleurs sembler parfois un peu étriquée et provinciale à des jeunes gens qui avaient une vie très libre en Iran. Mais ils apprennent vite à l’aimer. Quand, en 1979, tout s’arrête brutalement.

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Une vie à reconstruire

Car, en 1979, l’Iran est à feu et à sang. En janvier, le shah quitte le pays, chassé par des manifestations monstres et abandonné de ses ex-alliés occidentaux. Le 1er février, l’ayatollah Khomeiny revient, après quinze ans d’exil. Dix jours plus tard, la République islamique est proclamée, et peu après, l’épuration commence. C’est en juillet de cette année pleine de bruit et de fureur que Reza et Afi retournent se marier en Iran. Mais le programme à HEI est supprimé. Et les tout jeunes mariés – ils ont 22 ans – retournent en Suisse avec toute leur vie à reconstruire.

«J’étais déjà rentré en décembre 1978 pendant les gigantesques manifestations d’Achoura. Il y avait 4 millions de gens dans la rue. Nous étions dans notre bulle, je n’avais jamais entendu le nom de l’ayatollah Khomeiny, nous ne savions rien…» A la décharge de Reza, toutes les chancelleries occidentales ont été complètement dépassées par la gravité des événements.

De retour à Genève, il doit changer de vie. Grâce à une amie, il parvient à s’inscrire en catastrophe à l’Université de Lausanne, encore en sciences politiques, et obtient le statut d’étudiant qui lui permet de rester en Suisse, tandis qu’Afi s’occupe de leur foyer et de Yachar, né en 1980. Sa famille l’aide financièrement mais il doit multiplier les petits boulots – livreur de pain pour des tournées de quatre heures dans les environs de Morges, portier de nuit dans un hôtel genevois: «Trois fois par semaine, je travaillais de 19h à 7h puis je sautais dans un train pour aller à Lausanne». Où les cours en français le désarçonnent: à HEI tout était en anglais, pour sa volée très spéciale… Il s’accroche, travaille avec un Larousse, et remercie encore aujourd’hui ses professeurs qui ont été si patients avec lui. Son diplôme en poche, il enchaîne avec un certificat d’études supérieures de gestion commerciale. Mais doit quitter le territoire, une fois ses études terminées. «La guerre avait commencé avec l’Irak, je savais qu’en Iran je devrais partir au front. Que pouvais-je faire?»

La providence prendra le visage d’un membre du Centre social protestant, qui va l’aider. D’abord, il lui conseille de demander l’asile: «Impossible. J’aime mon pays, et je veux pouvoir y retourner.» «Alors faites une demande de permis humanitaire directement à Berne.» Reza écrit une lettre, explique qu’il a fait sa vie en Suisse. «Une semaine après, je l’avais. J’ai sauté de joie!» Les talents de conviction de Reza et sa force de travail font ensuite le reste. Il vend des assurances dans la région de Morges, rencontre à Genève un peu par hasard un responsable de compagnie aérienne que son excellent anglais séduit. Il est embauché. Trois mois plus tard, il a sa propre équipe. Shervine fait son apparition dans la famille. Et en 1989, Reza fonde son agence de voyages.

Des familles éparpillées

L’envers du décor plus sombre de cette «success story» aux allures très américaines, c’est la guerre qui fait rage en Iran, la famille sur place qu’on a du mal à joindre par téléphone, l’inquiétude, et l’éparpillement qui commence. Plusieurs oncles et tantes quittent l’Iran, la plupart pour s’installer aux Etats-Unis, en Californie – «à Téhérangeles», plaisante Shervine.

On estime généralement que de 4 à 5 millions d’Iraniens, des personnes nées en Iran ou leurs enfants, résident aujourd’hui hors d’Iran, dont plus d’un million rien qu’en Californie, où il existe de véritables quartiers iraniens, des chaînes télévisées en persan. La plupart de ces personnes sont parties après 1979. Historiquement, la Suisse a accueilli bon nombre de dignitaires iraniens – dont Mohammad Mossadegh, le premier ministre moderniste qui a fait nationaliser le pétrole en 1951: «C’est à la Faculté de droit de Neuchâtel que mon grand-père a appris l’importance de la loi et de la justice», raconte son petit-fils Abdol-Madji Bayat, qui a ouvert une fondation Mossadegh à Genève. Autre figure, le shah lui-même, élève de l’Institut Le Rosey. Mais hormis quelques grands noms, la Suisse compte très peu d’Iraniens, ce sont les Etats-Unis, la terre promise des Iraniens fatigués de l’Iran (même si la politique de Donald Trump a changé la donne). «Pendant des années on a accueilli de la famille, raconte Afi, des gens que parfois on ne connaissait même pas, qui restaient ici pendant des mois, dans l’attente d’aller à Berne obtenir leur visa américain.» L’éloignement a resserré certains liens: «Lorsque nous allons voir nos cousins aux Etats-Unis, nous restons un mois chez eux, qui vivent dans un environnement très iranien», explique Shervine.

La plus grande souffrance pour Reza a été de ne pas pouvoir retourner en Iran pendant seize ans. «J’en rêvais le jour et la nuit.» Un jour, son père resté à Téhéran lui apprend que sa classe d’âge n’est plus touchée par l’obligation du service militaire: en 1994, invitée à un mariage, toute la famille part en Iran. «Pendant les 15, 20 minutes que dure le survol de Téhéran, mon père pleurait dans l’avion», se souvient Shervine, qui avait 9 ans à l’époque. Leur séjour se passe à voler d’invitation en invitation. La famille est souvent revenue depuis. Et Reza y retourne encore plus souvent, ayant en 2015 fondé une agence là-bas aussi, partenaire de son agence de Lausanne. «Je suis ouvert, je partage, je dialogue… J’ai essayé d’inculquer à mon équipe le travail à la suisse», s’amuse-t-il. Au point que Suisse Tourisme l’a sollicité pour faire connaître la Suisse aux Iraniens. «Aux Iraniens je présente la Suisse, ses institutions, sa démocratie… Et aux Suisses je présente l’Iran, sa culture, son histoire… Je suis comblé!»

Double identité

La famille a parfois souffert de la méconnaissance de l’Iran et de sa mauvaise réputation. «Les gens confondent parfois le pays et le gouvernement, regrette Reza, alors que l’Iran a une immense culture vieille de 7000 ans.» «J’ai profité du pouvoir d’intégration de la Suisse contrairement à d’autres pays, comme la France. J’ai été parfois tancé sur mes origines iraniennes à l’armée mais il s’agissait souvent davantage de maladresse que de racisme», raconte Shervine. «On me posait des questions quand j’étais plus jeune, se souvient Yachar, «alors ton père est comme dans Jamais sans ma fille?» Mais nous sommes Suisses à 100%. A la minute où j’ai pu faire ma demande de naturalisation à 16 ans, je l’ai déposée. Nous sommes des Nord-Lausannois, et notre double identité est ancrée en nous.» Une double identité bien visible quand l’équipe de foot d’Iran joue…

Tous sont conscients de la chance qu’ils ont eue de vivre en Suisse. «L’année où je suis entré au DFAE, la moitié des personnes qui ont été retenues étaient des double-nationaux, se souvient encore Yachar. Cette ouverture permet aux diplomates d’être plus en phase avec la population suisse, où 20% est d’origine étrangère. Et elle nous donne une grille de lecture complémentaire, qui peut être utile pour mieux défendre les intérêts suisses.» Sur le vaste canapé en velours, face à une pile de «kôtlets», délicieuse spécialité à base de viande hachée, Reza se rengorge. C’est comme si l’histoire reprenait un cours brutalement interrompu. Lui rêvait d’être diplomate en Iran, son fils l’est devenu pour la Suisse. Aujourd’hui le voyagiste est aussi devenu un ambassadeur des deux pays. Et l’histoire n’est pas finie. Le dernier-né de la famille, un petit-fils, faisait partie du dernier voyage de la famille en Iran.


La diaspora iranienne en Suisse

Sans compter les double-nationaux, ils étaient 5377 Iraniens en Suisse à la fin 2017, soit 0,3% de la population étrangère résidente permanente, indique l’OFS. Installés à 63,8% en Suisse alémanique (34,2% en Suisse romande), ils sont jeunes, avec une moyenne d’âge de 35,1 ans. Le nombre d’immigrants a connu un premier sursaut en 2010 (561), après l’échec du «mouvement vert», et un second en 2016 (788): beaucoup d’étudiants devenus persona non grata aux Etats-Unis viennent désormais achever leur formation en Suisse. Ils seraient actuellement environ 500.

En Europe, l’Allemagne est le premier pays d’accueil des Iraniens (120 000) devant la France (aux environs de 25 000).