Une photo-choc publiée lundi par «20 Minutes» illustre un fait divers sordide qui s’est déroulé au Parc aux ours de Berne samedi. Un amateur a sauté sur l’occasion pour immortaliser un instant de quasi-dévoration.

Inauguré le 22 octobre dernier, le Parc aux ours de Berne avait suscité la polémique pour avoir coûté 24 millions de francs, au lieu des 9 budgétés. «La vieille fosse, contiguë au parc tout neuf, n’était décemment plus un lieu pour héberger des ours, transférés ces dernières années au parc animalier Dählhölzli voisin, écrivait alors Le Temps. Les Bernois ont donc aménagé un jardin vert et arborisé, clôturé et sécurisé, avec une piscine tout exprès pour les ours. Le public peut en faire le tour et voir les animaux de tout près.»

«Clôturé», «sécurisé», «voir de tout près». Si l’on avait su… Par le hasard des réservations publicitaires, dans 20 Minutes, une surcouverture cache ce matin d’un voile pudique LA photo du week-end: l’homme dans la gueule de l’ours. Image terrible, violente, d’autant qu’elle a été sévèrement recadrée. La vie de cet homme, un handicapé mental de 25 ans qui est tombé samedi dans le Parc aux plantigrades de Berne et y a été attaqué par le dénommé Finn, n’est cependant pas en danger.

Le fait divers est peu banal, dont la dramaturgie est accentuée par le flou de cette image, captée par un lecteur qui a pris des photos dites «exclusives», Damien Trachsler, et qui les a ensuite fait parvenir au quotidien gratuit. Par courriel, M. Trachsler nous confirme que c’est bien lui qui «a photographié cet horrible événement». «Je suis passionné depuis de longues années par la photographie, explique-t-il, et je suis monté a Berne ce samedi pour faire un reportage dans le but de participer au concours photo de mon club local [le Ciné Photo Club de Carouge, www.cpcc.ch]. Je me suis donc retrouvé avec mon matériel photo (D90 objectif 200 mm) et non avec un téléphone portable comme un simple passant. Mais je n’avais pas prévu d’assister a une telle scène.»

Comme dans le slogan publicitaire du Blick, le «reporter» était donc «dabei», mais fortuitement. Et il a eu, selon 20 Minutes, «le bon réflexe au bon moment», comme le dit explicitement la légende de la photographie. Comme Alexander Chadwick, qui avait pris une photo dans le métro de Londres peu après l’un des attentats terroristes de juillet 2005. L’exposition Tous Photographes! au Musée de l’Elysée à Lausanne, il y a presque deux ans, avait traité de cette mutation de la photographie amateur à l’ère numérique, pour tenter d’en évaluer la qualité et le statut. «Dopée par les technologies numériques, écrivait alors dans Le Temps notre collègue Luc Debraine (co-commissaire de l’exposition), cette image vernaculaire s’invite comme jamais dans les médias, sur Internet. Elle s’accumule par milliards sur des disques durs, des cartes mémoires et autres clés USB. Grâce à l’ubiquité du téléphone portable doté d’un objectif, ou du petit appareil photo compact, chacun peut témoigner de ce qui se passe d’ordinaire ou d’extraordinaire autour de lui, dans son quartier, dans son quotidien.» Quoique dans ce cas précis, le matériel photo semble plus professionnel.

Le débat est long, à l’ère d’Internet, qui existe sur la différence entre reporters professionnels et reporters amateurs. Mais quoi qu’il en soit, 20 Minutes saute sur l’occasion en proposant à la Une: «Devenez vous aussi mobile reporter! Vous êtes témoin d’un événement hors du commun? Dégainez votre téléphone portable.» Des exemples? «Si vous assistez à un accident de la route, à la naissance d’un léopard ou si vous croisez une personnalité faisant sa balade du dimanche en rollers, faites-le nous savoir par texte, photo ou vidéo en nous envoyant votre information avec une petite légende. Votre message arrivera directement sur les écrans de notre rédaction.» Tout cela à côté de la terrible scène de l’ours avec l’homme dans sa gueule, l’air de dire, finalement: «C’est cela qu’on veut, du gore, du sang.» Mais Tristan Cerf, rédacteur en chef de 20 Minutes, se défend d’une politique d’«appel au meurtre»: «Il n’y pas à se délecter de cet événement. L’image rappelle simplement que la nature peut être violente. Nous n’avons pas les moyens d’avoir des photographes professionnels. En revanche, nous disposons d’un excellent outil d’échange participatif sur le Net, et nous nous sommes bien sûr assurés que le type était hors de danger. Le «bon réflexe» de M. Trachsler, c’était d’agir, pas de prendre une image gore. Il y en a de bien pires tous les jours qui nous viennent des agences de presse.»

Et le journal gratuit de préciser que la fourniture de telles informations peut être rémunérée. On est rassuré pour les «droits d’auteur», même s’ils sont désormais acquis au journal. Reste que les questions, que la photo ne pose en revanche pas du tout, demeurent. Pourquoi l’ours a-t-il attaqué? Pourquoi a-t-il «goûté au sang humain», comme l’écrit Le Matin, citant un témoin de la scène qui a confié à Swissinfo que «ce monsieur [n’était] pas tombé. Il s’est dirigé tranquillement vers l’ours […], il ne semblait pas dans un état normal. […] Quand l’ours s’est précipité sur lui, il n’a même pas tenté de fuir.» Etrange affaire… Même la Süddeutsche Zeitung se perd en conjectures sur le déploiement de ces «griffes acérées»… Un internaute du Matin, lui, dit qu’«il n’y a aucune raison d’anesthésier cet ours qui n’a fait que voir dans le handicapé un dangereux agresseur.»

La photo-choc d’un homme dont rien ne laisse entrevoir – sur l’image – qu’il pourrait ne pas avoir toute sa tête, un ours victime de «maltraitance» par la faute de ce dernier… Reste à savoir si l’occasion était vraiment trop «belle» pour le reporter d’un jour.