A Carouge, le lendemain déjà, presque tout le monde était au courant. Car les nouvelles vont vite dans la cité sarde de 20000 habitants. Mardi soir, les femmes ont pris le pouvoir dans cette commune genevoise. Neuf d'entre elles occupent désormais des postes clés au sein de la municipalité. Et cela réjouit ce commerçant au béret qui lance: «J'ai appris que la Verte Chantal Boisset a été élue présidente du municipal. C'est fantastique! Chantal, c'est quelqu'un avec qui on peut toujours parler. C'est une femme de terrain.»

Un homme seul

Chantal Boisset n'est pas seule. La suprématie féminine dans les instances politiques carougeoises est historique à l'échelle lémanique, voire en Suisse. Dans le fauteuil de maire siège désormais la socialiste Francette Meyer. Elle succède à Jeannine de Haller (Alliance de gauche), qui continue son mandat à l'exécutif. Et le bureau du municipal est exclusivement composé de femmes. Une situation favorisée par le fait qu'elles sont 40% au parlement. Un seul homme reste à la tête de la cité: le conseiller administratif radical Marc Nobs, qui «vit ça très bien». Dans cet univers féminin, fera-t-il office de potiche? «Ce sera à moi de faire en sorte que ce ne soit pas le cas», sourit l'élu.

A côté du canton et de la Ville de Genève, où les exécutifs sont monopolisés par les hommes, Carouge fait figure d'avant-gardiste. Le fruit d'un combat de longue date. Chantal Boisset confie: «Lorsque j'ai été élue au Conseil municipal il y a quinze ans, on n'était pas du tout prises au sérieux. On nous considérait comme des Martiennes.»

«Tout le monde se connaît»

Rue Saint-Victor, la patronne de la boulangerie artisanale Le Doux Péché n'est pas étonnée de la nouvelle donne politique. Derrière son comptoir, Sonia Salvatore, 34ans , affiche un caractère bien trempé: «Les femmes sont élues parce qu'elles sont plus militantes. En quinze ans, je n'ai pas vu beaucoup de messieurs sur le terrain alors que les femmes vont à la rencontre des commerçants.»

Et ça se sait. A Carouge, clame fièrement Sonia Salvatore, on est solidaires. «Vous connaissez notre slogan? Je vis Carouge, j'achète Carouge! Autrement dit: nous évitons d'aller faire nos courses hors de la cité.» La patronne du Doux Péché explique: «Tout le monde se connaît» et chacun y met du sien pour faire vivre la cité. Surtout les femmes, insiste la boulangère. «Elles tiennent un grand nombre de commerces, ici. Et sont très présentes au sein du «groupe des intérêts de Carouge» ainsi que dans le domaine culturel.»

Des personnalités affirmées

Alors, tout naturellement, les femmes se mettent aussi en avant dans les arènes parlementaires carougeoises. La nouvelle maire, Francette Meyer, souligne que les femmes sont plus actives que les hommes dans le débat politique. Sa collègue Jeannine de Haller acquiesce: «Les femmes du bureau ont des personnalités affirmées. Elles n'hésitent pas à prendre la parole, ce qui leur vaut le respect de leurs partis.»

Car si, aujourd'hui, la cité sarde est en mains féminines, c'est aussi grâce à l'action de leurs formations. Marc Nobs souligne que «les partis se sont mis d'accord à l'interne pour présenter des femmes pour le bureau du municipal.»

Une bonne école

Un exemple pour le canton de Genève? En tout cas, le radical Hugues Hiltpold, député au Grand Conseil et grand frère d'Anne Hiltpold Lädermann, élue au bureau à Carouge, salue «cette volonté symbolique» de promouvoir les femmes. Cet habitant de la cité sarde et fils d'un ancien maire de la commune relève une particularité carougeoise: «Il y a ici un plus grand nombre de sociétés et d'associations qu'ailleurs: par exemple, les cuisines scolaires, la fanfare ou les pompiers.»

Et une vie de quartier propice aux rencontres: commerces ouverts un dimanche par mois avec brocante sur la place du Marché, foisonnement de fêtes, investissement pour la culture locale... Autant d'occasions pour les femmes de s'affirmer dans la vie de la cité et dans les combats citoyens.

Pour la parité

Reste à savoir si la commune saura maintenir son statut de champion de la cause des femmes à l'avenir. Dès l'an prochain, année d'élections municipales, tout sera à refaire. Mais à Carouge, si on est content de la configuration actuelle à la tête des instances dirigeantes, on est prêt à renouer avec le mélange des genres: «Il est important que des regards et des sensibilités différentes s'expriment. A l'avenir, il serait bon qu'on arrive à la parité», confie Chantal Boisset.