«Une fois, deux fois, trois fois: adjugé!» Le marteau du commissaire-priseur a fini par sceller, le 10 juillet dernier à Biasca, l’acquisition par Luca Filippi de l’hôtel La Claustra pour la somme de 1000 francs. «Un silence de tombe a régné après mon offre», se rappelle cet entrepreneur en construction d’Airolo. Au prix de la vente s’ajoutent les frais de procédure de 40 000 francs. Une première offre de 100 000 francs avait été annulée car l’acquéreur n’avait pas cet argent ni un chèque avec lui.

Vendu finalement pour une bouchée de pain, l’hôtel est estimé à 3,7 millions de francs. C’est un 4-étoiles hors du commun. Car qui décide de passer une nuit au Claustra se retrouve bel et bien «cloîtré» au cœur de la montagne, à 35 mètres sous la terre. Réalisé sur le col du Gothard dans l’ancien fortin militaire ­San Carlo, qui faisait partie du Ré­duit national, l’hôtel comprend 17 chambres, des salles de séminaire, un restaurant, un centre de bien-être avec bain turc et piscine thermale. Son concepteur, l’artiste et sociologue lucernois Jean Odermatt, voulait créer un «couvent postmoderne» où l’on puisse se retirer pour réfléchir, travailler ou se reposer.

Portes closes

Mais le rêve a été de courte durée. Après un bref succès dû à l’attrait de la nouveauté, la structure inaugurée en 2004 a vite connu des difficultés financières et a été mise en faillite fin 2010. «C’est une belle idée, mais Jean Odermatt a voulu en faire une chose trop exclusive», estime Carlo Peterposten, directeur du Musée national du Saint-Gothard et ami de l’artiste.

«On ne pouvait y entrer que sur réservation. Quiconque arrivait, même de loin, sans être annoncé se retrouvait devant une porte close et repartait souvent fâché», commente-t-il. A l’extérieur, aucun panneau ne signale d’ailleurs l’existence de La Claustra. «Ouvre les portes, le restaurant et organise des visites, ai-je dit à Jean», ajoute Carlo Peterposten.

Depuis plusieurs années, la Fondation La Claustra, propriétaire de l’hôtel, n’investissait plus dans l’entretien ou l’innovation, s’était plaint le dernier gérant. Peut-être est-ce parce que son président Jean Odermatt, pour qui le Gothard semblait être devenu une obsession, avait créé entre-temps trois autres sociétés dédiées à la valorisation du massif alpin (Gotthardprojekt, Opera San Gottardo et Reboosta), toutes liquidées entre 2007 et 2009. Il reste aujour­d’hui injoignable.

60 000 francs d’électricité

A sa décharge, on peut dire que la gestion d’une structure comme La Claustra est en soi très difficile. Dans un environnement privé de la lumière du jour, humide, où la température ambiante avoisine les 8 degrés, les seuls coûts énergétiques sont déjà énormes. Chaque année, la consommation d’électricité s’élève ainsi à quelque 60 000 francs. Cela explique peut-être le peu d’intérêt suscité par la vente aux enchères de La Claustra. Même le principal créancier, la Banque cantonale uranaise, n’a pas bougé. Se réfugiant derrière le secret bancaire, l’institut n’a pas voulu commenter son choix ni préciser le montant de ses investissements dans l’hôtel, désormais perdus.

Luca Filippi ne s’imaginait pas devenir propriétaire, et n’avait pas vraiment l’intention d’acheter. «Après la première tentative de vente infructueuse, j’ai agi par instinct, dit-il. Je suis attaché à la région du Gothard et j’aimerais donner un futur à ce projet fascinant qu’est La Claustra.» En vendant ou louant l’hôtel, il pourra peut-être récupérer les 200 000 francs que la Fondation La Claustra lui devait. A l’heure actuelle, plusieurs intéressés, Suisses et étrangers, se seraient manifestés.