Jakob Kellenberger est un dissimulateur né. Le poids lourd du Département des affaires étrangères se cache dans une frêle silhouette de poids plume, le brillant diplomate s'abrite derrière une carapace de timide honnête homme. Il est de ces hommes qui savent déplacer peu d'air en occupant un vaste terrain et en dégageant beaucoup d'énergie. Ce qui est la meilleure façon de parvenir au sommet sans exciter les jalousies et les intrigues et d'y demeurer en jouissant d'un respect unanime.

Quelle qu'en soit l'issue, il restera étroitement associé à l'épopée des négociations bilatérales. Il fallait bien sa sobriété, sa pugnacité et sa constance pour mener de bout en bout cet interminable et frustrant exercice. On l'a vu un moment fatigué, au point de rêver à une ambassade agréable, à Rome disait-on. Il a persévéré et ce fut tant mieux car il avait sans doute le profil idéal pour ramer sur cette galère, celui d'un vrai Suisse et d'un vrai Européen. Cet Appenzellois (Rhodes-Extérieures, il y tient), au gabarit d'adolescent anorexique et à la barbe grise toujours en bataille, présente l'image même du patriote. Une image propre à rassurer ses compatriotes, dont aucun ne peut douter qu'il ne se soit battu jusqu'au dernier sang pour sauvegarder la moindre parcelle de souveraineté, propre aussi à inspirer à ses interlocuteurs bruxellois du respect pour nos institutions et pour nos appréhensions.

Pro-européen convaincu, il l'est avec autant de réalisme que de sobriété. Sur le fond, parce que ses claires visions stratégiques l'engagent à privilégier la politique des petits pas du Conseil fédéral, sur la forme parce que ce n'est pas l'homme des envolées lyriques. D'un abord facile bien que plutôt frileux avec les médias, il a su faire l'effort, quand c'était nécessaire, d'expliquer avec un grand soin didactique les méandres, les ensablements et les embellies de ce processus chaotique.

«Un grand professionnel, un homme de calibre et de substance», tels sont les qualificatifs qui viennent spontanément dans la bouche de ceux qui le côtoient, à propos de Jakob Kellenberger. S'il a été, en négociateur coriace, l'homme des bilatérales, on ne saurait résumer sa carrière à ce seul dossier. La réorganisation du Département des affaires étrangères opérée par Flavio Cotti a mis beaucoup de poids sur les épaules du secrétaire d'Etat.

Numéro deux du département, il s'est retrouvé sur tous les fronts, en particulier lors de la présidence suisse de l'OSCE. Là aussi, sa personnalité l'a servi. Cet humaniste lettré qui le cache bien, attiré notamment par la culture espagnole, garde en tous temps le profil d'un discret artisan de l'ombre détestant se mettre en avant et attirer l'attention sur lui. Rester dans l'ombre pour ne pas en faire au chef du département est sans doute au DFAE le meilleur gage de longévité.