Dans le dossier Ikea, il ne faut jamais crier victoire. Tout de même, un énorme pas a été franchi mardi par la Ville de Vernier, à Genève: par vingt-quatre «oui» contre neuf «non», le parlement communal a voté une motion contraignant l'exécutif à signer le droit de superficie en faveur de la firme suédoise. Autrement dit: les autorités sont enfin prêtes à accueillir Ikea sur leurs terres. Selon l'architecte du magasin, Hervé Dessimoz, l'inauguration pourrait se faire à l'automne 2010. Seulement voilà: certains opposants ont la dent dure et refusent d'abdiquer: l'Association des intérêts de Vernier-village (AIVV) estime qu'Ikea «devrait s'installer ailleurs». Et s'empresse de souligner que l'autorisation de construire a été annulée par la commission cantonale de recours...

La pression du parlement

Mardi, au parlement, l'enthousiasme était pourtant de mise. Après neuf ans de blocages, les élus ont admis qu'il n'était plus acceptable de faire poireauter le suédois. La motion votée contraint l'exécutif à honorer des engagements pris en 2004 déjà, année où le parlement acceptait de céder le droit de superficie à Ikea. Cet été dans nos colonnes (LT des 15 et 16.8.2008), le maire de Vernier, l'écologiste Yvan Rochat, affirmait pourtant qu'il ne voulait pas d'Ikea, en l'état du moins: selon lui, le canton ignorait les demandes de sa Ville, qui voulait éviter de péjorer sa charge de trafic. Excédés, des dirigeants d'Ikea avaient fait savoir qu'ils pourraient se détourner de Genève pour la France voisine. Face à ce nouvel obstacle, des élus UDC, PDC et MCG avaient alors déposé la motion finalement plébiscitée mardi.

Couleuvres et compromis

Ce qui a convaincu le parlement? Le Conseil d'Etat, «qui ne voulait rien savoir ni rien faire au départ», selon le conseiller administratif socialiste Thierry Apothéloz, a finalement mis de l'eau dans son vin. Il a accédé à deux des quatre exigences de la commune: mettre immédiatement sur pied un groupe de suivi environnemental, et s'engager à contrer d'éventuels retards des bus suite à l'installation du magasin: une modification des feux en cas de ralentissement, et, au cas où cela ne suffirait pas, une mise en site propre des bus 6, 19 et 23 sur un tronçon précis, sans pour autant mordre sur la route.

Le maire, Yvan Rochat, a en revanche dû avaler deux couleuvres: «L'Etat a refusé de rééquilibrer les flux de trafic entre la route de Pré-Bois et le chemin de la Croisette, et il a déclaré qu'augmenter la desserte de la ligne de train RER Genève-La Plaine-Bellegarde n'était pas une priorité.» Quoi qu'il en soit, l'écologiste n'a plus le choix: «Je vais signer le droit de superficie. Au-delà de ma position personnelle, j'avais comme rôle institutionnel de dire «oui, mais...» à Ikea. La crise de cet été a eu le mérite de faire évoluer le canton; j'estime donc avoir rempli ma mission», se félicite-t-il.

Pour Thierry Apothéloz, qui a toujours soutenu le projet, l'argument de l'emploi a été décisif: «Ikea s'est engagé à réserver la moitié des 220 places créées aux chômeurs de la commune, et sur le toit du magasin s'installeront des entreprises qui généreront environ 300 emplois: en termes de lutte contre le chômage à Vernier, ce n'est pas rien!» Par ailleurs, souligne-t-il, «on ne pouvait plus se permettre de tergiverser».

Inauguration en 2010?

A Vernier, on se remet enfin à rêver. L'architecte du magasin, Hervé Dessimoz, se réjouit d'avoir créé «un modèle d'Ikea unique au monde»! (voir ci-dessus) Car normalement, dit-il, «on ne voit qu'une boîte bleue avec un tas de ferraille à côté, soit le parking. A Vernier, le parking sera souterrain et le toit du bâtiment sera utilisé pour accueillir un centre administratif en forme d'atrium», s'enthousiasme l'architecte.

Hervé Dessimoz estime que le magasin pourrait être prêt à l'automne 2010. Dans un premier temps, les travaux concerneront des bâtiments du Centre social protestant, qui seront déplacés à Meyrin. «En juin 2009, nous ouvrirons le chantier Ikea, et les travaux devraient aboutir en quinze mois, car ce n'est pas une construction compliquée.»

Les derniers résistants

Encore faudra-t-il venir à bout des dernières résistances: suite à un recours déposé par l'Agora (Aumônerie genevoise œcuménique auprès des requérants d'asile) et l'AIVV, la commission cantonale de recours avait annulé l'autorisation de construire délivrée en 2007 par le canton. Motif: l'Etat ne proposait pas de solution de relogement à l'Agora, installée à la Renfile. Mais entre-temps un accord a été conclu, et l'aumônerie a retiré son recours. Mais désormais, l'AIVV entend demander à la commission de réexaminer le dossier, puisque cette dernière a renoncé à analyser les griefs de l'Association une fois le recours de l'Agora admis: «Nous avons été privés d'un degré de juridiction, estime l'avocat de l'AIVV, Gérard Brutsch. La commune n'a rien compris: elle ne peut pas signer le droit de superficie tant qu'il n'y a pas d'autorisation de construire!»

Des arguments qui n'effraient ni la commune, ni le canton: ce dernier est bien décidé à se battre pour que le projet Ikea se réalise. Trois pistes se présentent: faire recours contre la décision de la commission de recours, demander la reconsidération de la décision sur la base de l'accord passé avec l'Agora, ou délivrer une nouvelle autorisation de construire. Mais Ikea patientera-t-il encore?