Silvia Steiner, présidente de la Conférence suisse des directeurs cantonaux de l’instruction publique (CDIP), conseillère d’Etat responsable de l’Education à Zurich, essuie des salves de critiques outre-Sarine. Les forces politiques de gauche et de droite lui reprochent d’avoir échoué à présenter une solution unifiée pour le retour à l’école. En Suisse alémanique, de nombreux parents redoutent que l’école à temps partiel ne s’avère plus compliquée à mettre en place que l’école à la maison. Les Romands, eux, s’inquiètent surtout de la situation sanitaire.

Le Temps: La perspective du retour à l’école lundi inquiète de nombreux parents romands. Il reste beaucoup d’incertitudes sur le rôle des enfants dans la propagation du virus.

Silvia Steiner: Nous prenons ces inquiétudes au sérieux, mais nous devons aussi revenir à la normalité. L’enjeu est de trouver un équilibre entre le droit à la santé, d’un côté, et le droit à l’éducation, de l’autre. Et en la matière, le Conseil fédéral a décidé qu’après huit semaines de fermeture des écoles, le droit à l’éducation des enfants devait reprendre le pas.

Et si les parents décidaient tout de même de ne pas envoyer leurs enfants à l’école?

L’école est de nouveau obligatoire. Mais la façon dont cette obligation est appliquée doit se décider à la base. Nous invitons les établissements à chercher le dialogue avec les parents et tout faire pour qu’ils retrouvent confiance en l’école.

Lire aussi: Ces parents qui refusent le retour à l’école

La décision d’enseigner en demi-classes ne contribue-t-elle pas à la confusion? D’un côté, l’OFSP dit que les distances ne valent pas pour les enfants. De l’autre, il faudrait réduire les classes pour mieux assurer les mesures de sécurité…

L’argumentation en faveur de classes réduites n’est pas seulement sanitaire, il est surtout pédagogique. Après huit semaines sans école – c’est plus long que les vacances d’été – les classes réduites permettent avant tout aux enfants de socialiser à nouveau et aux enseignants de mieux évaluer quelles sont les lacunes à combler.

Qu’en est-il des parents qui retournent au bureau et s’inquiètent de ne pas pouvoir concilier cette situation avec leur vie professionnelle?

Il aurait été plus simple de revenir à la situation d’avant-crise. Mais nos écoles réalisent de gros efforts pour tenir compte des situations familiales et éviter, par exemple, que deux enfants d’un même ménage ne doivent aller à l’école à deux moments différents de la journée.

Pour les parents et les établissements, le délai d’adaptation est très serré. Pourquoi ne pas avoir décidé de reporter l’ouverture de l’école à la rentrée d’automne?

Il ne faut pas oublier que nous retirons aux enfants leur droit à l’éducation. Un jour sans école est un jour de trop. Nous devons au plus vite permettre aux enfants de retrouver le contact social avec ceux de leur âge.

Lire également: Les conseils de Didier Pittet pour une reprise sereine

En Suisse romande, une pétition réclame l’annulation du retour à l’école, tandis qu’à Zurich des parents critiquent l’école à mi-temps et réclament un retour immédiat à la normale. Comment expliquez-vous ce grand écart?

Je crois qu’il reflète avant tout les différences de vécu face à l’épidémie: toutes les régions n’ont pas été touchées de la même manière. C’est le problème principal de notre société actuellement: une partie de la population réclame un retour aussi rapide que possible à la normale, tandis qu’une autre a extrêmement peur. Les cantons, les autorités se meuvent dans ce champ de tension. Nous voyons dès lors l’avantage du fédéralisme: il nous permet de tenir compte des différentes sensibilités de la population.

Chaque canton fait ce qu’il veut, au risque d’affaiblir la légitimité des mesures… En temps de crise, ne faudrait-il pas davantage d’unité en matière scolaire?

Il n’en a jamais été ainsi. Les cantons sont autonomes pour ce qui touche à l’école obligatoire. Outre-Sarine, on l’exprime ainsi: l’école est au village. Répondre aux besoins locaux, c’est la seule voie correcte.

A ce sujet: Outre-Sarine, à chaque canton son rythme scolaire

Sur les décisions concernant les examens au gymnase, vous avez dit dans la presse zurichoise que vous auriez vous-même préféré une solution unique pour toute la Suisse. Or la CDIP n’y est pas parvenue. Pourquoi?

Nous n’avons pas trouvé de terrain d’entente face à une majorité de petits cantons moins touchés par l’épidémie qui tenaient à maintenir les examens de maturité. C’est pourquoi la CDIP a décidé de se montrer tolérante en laissant la main aux cantons sur cette question également. Nous ne sommes pas une instance autoritaire, nous avons une approche libérale et tolérante. Et nous devons aussi tenir compte des réalités de chaque canton.

L’annulation des examens passe mal auprès d’une partie de la population et des enseignants…

Nous avons décidé que les étudiants pouvaient être considérés comme aptes à poursuivre leurs études, indépendamment du «stress test» de fin de cursus que sont les examens.

Si les examens de maturité ne comptent pas, cela ne revient-il pas à dire que nous pourrions nous en passer complètement?

Cette situation soulève bien entendu la question de la signification des examens. Et sur ce point, nous devons effectivement nous demander si les épreuves sont encore en adéquation avec notre époque, ou si nous ne pourrions pas simplement les laisser tomber. C’est aussi mon devoir, comme présidente de la CDIP, de me positionner de manière critique vis-à-vis des affaires éducatives.