La population fribourgeoise assiste estomaquée à ce qui devient au fil des jours une nouvelle affaire de la police. Trois ans après la condamnation de l'ancien chef de la police Joseph Haymoz pour entrave à l'action pénale dans le cadre d'une affaire de ristournes sur des véhicules de police, le fonctionnement d'une partie des services de police est à nouveau sous enquête judiciaire.

«Cette fois, c'est impossible»

Les investigations du juge d'instruction Patrick Lamon, entamées il y a une semaine après l'arrestation du chef de la brigade des stupéfiants Paul Grossrieder (Le Temps des 24 et 26 mars) se poursuivent dans un climat de secret inhabituellement hermétique dans le milieu de la police criminelle. «J'ai tiré toutes les ficelles pour savoir de quoi il en retournait. Habituellement j'obtiens des informations. Cette fois, c'est impossible», confie un haut responsable d'un corps de police romand qui se perd en conjectures sur les raisons de la procédure utilisée en collaboration avec le Ministère public de la Confédération. On retrouve à Fribourg les méthodes qui ont rendu célèbre Carla Del Ponte, procureur de la Confédération: on enferme d'abord, on enquête ensuite. Quel(s) crime(s) a donc commis Paul Grossrieder pour avoir droit à plus d'une semaine de prison préventive? «Cela ressemble à un nuage dans un ciel bleu. Je le connais très bien. C'est un homme loyal, jovial, et un chic collègue», assure un haut fonctionnaire de police vaudois.

Une deuxième arrestation, celle du responsable des conducteurs de chiens de la police fribourgeoise, ami du promoteur véreux Jean-Marie Clerc, révélée vendredi par le quotitien La Liberté, vient renforcer le sentiment que Patrick Lamon fait la chasse aux ripous. Le petit juge a la réputation d'un homme tenace et courageux. Accusé il y a cinq ans de vouloir «détruire l'économie fribourgeoise», il a dirigé de 1993 à 1996 la gigantesque opération «Requins» qui a permis, après l'audition de 573 prévenus, d'inculper des dizaines de personnes et de faire cesser une large pratique des dessous-de-table dans les transactions immobilières.

Contrairement à celle de Paul Grossrieder, la deuxième arrestation, celle du brigadier A. P., muté en 1994 de la police judiciaire au poste de responsable de la conduite des chiens policiers, ne surprend guère un certain nombre de politiciens fribourgeois. A. P. est placé en détention préventive pour entrave à l'action pénale, l'un des chefs d'accusation retenus contre Paul Grossrieder. «Ces soupçons sont, en l'état actuel des investigations, sans lien avec ceux qui concernent le chef de la brigade des stupéfiants», note Patrick Lamon en se retranchant derrière le texte d'un bref communiqué. A. P., 49 ans, entré dans la police en 1969, est soupçonné d'avoir rédigé en 1993 un faux rapport pour camoufler une escroquerie à l'assurance incendie en faveur d'une connaissance propriétaire d'un salon de coiffure.

Cette nouvelle arrestation fait régner un climat d'inquiétude au sein des quelque 343 policiers du canton. «Nous sommes sous le choc. Je ne peux rien dire. Une enquête est si vite ouverte…» confie l'un d'eux. Les conséquences politiques de ce qui devient l'affaire de la chasse aux ripous sont loin d'être tirées. Le député radical Jean-Jacques Glasson, président de la commission d'économie publique qui fait office de commission de contrôle de l'administration, se dit persuadé que le système policier fribourgeois n'est pas gangrené. «La police fonctionne bien. Il s'agit de problèmes humains que connaissent d'autres corps de métier. Mais je pense que certains fonctionnaires ont encore l'impression de vivre des dizaines d'années en arrière, lorsque les bas salaires de la fonction publique rendaient tolérables des avantages en nature.»

Le député socialiste Louis-Marc Perroud constate que Fribourg n'est pas un cas unique. D'autres cantons romands ont connu une affaire de ripous. «Ce qui arrive est finalement positif. Cela prouve que les affaires sortent car la politique fribourgeoise s'est ouverte et que la justice peut faire son travail. Cela n'aurait pas été le cas il y a dix ans.»