Mythes, tabous ou raccourcis farfelus: de nombreux préjugés entourent les organes sexuels, féminins et masculins. Leur anatomie comme leur fonctionnement restent la plupart du temps méconnus du grand public, mais aussi parfois du personnel médical. Pour dissiper ce mystère, le service de gynécologie des Hôpitaux universitaires de Genève (HUG) et le Bioscope de l’Université de Genève, en collaboration avec le service de radiologie des HUG, ont conçu un kit 3D inédit basé sur l’imagerie qui permet de visualiser pénis et clitoris dans toute leur complexité. Dévoilé récemment dans le Journal of Sexual Medicine, le projet offre un matériel clair et didactique destiné aux professionnels de la santé, mais aussi aux enseignants et aux étudiants en médecine.

Réalisées à partir d’une imprimante 3D, les figurines démontables aujourd’hui conçues en prototype de plastique dur seront, à terme, réalisées en silicone pour coller au plus près à la réalité. «Durant longtemps, on a dessiné les organes génitaux féminins ou le clitoris aux patientes ou utilisé des miroirs pour les aider à visualiser leurs organes internes et externes, raconte la doctoresse Jasmine Abdulcadir, qui s’est spécialisée dans la prise en charge des mutilations génitales au service de gynécologie du département de la femme, de l’enfant et de l’adolescent aux HUG. A force, on a ressenti le besoin de disposer d’outils plus efficaces, plus concrets.»

Descriptions lacunaires

Car le manque de connaissances de l’anatomie sexuelle, féminine en particulier, reste flagrant. Comment fonctionne un clitoris? Où sont situées les lèvres externes et internes? Peut-on ressentir du plaisir même après une excision? «Difficile aujourd’hui de répondre à ces questions tant les organes sexuels de la femme ont été décrits de manière lacunaire ou biaisée à tous les niveaux éducatifs», souligne la biologiste Céline Brockmann, codirectrice du Bioscope, qui mène également ce projet. Un exemple avec le vagin, qui a longtemps été décrit dans les manuels scolaires romands comme «servant à recevoir le pénis». Depuis 2019, les moyens d’enseignement romands officiels ont été mis à jour et on parle d’un «canal élastique situé entre l’utérus et la vulve par lequel sont acheminées vers l’extérieur les règles», ce qui correspond simplement à la description physiologique.

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Comment expliquer ces lacunes? «Elles résultent des inégalités de genre inhérentes à notre société, estime Jasmine Adbulcadir. Aujourd’hui encore, le corps de la femme est moins bien connu et étudié que celui de l’homme. En tant qu’organe du plaisir, le clitoris a longtemps été négligé par la science. Ses fonctions, qui ne sont ni excrétrices ni reproductrices, contrairement au pénis, restent moins connues.» A titre d’illustration, une recherche menée en mai 2020 dans la revue PubMed pour les mots «clitoris» et «pénis» a donné respectivement 2386 et 49 846 publications.

Manque d’informations

De cette méconnaissance découlent divers problèmes: «Une personne qui ne connaît pas bien son anatomie pourrait se sentir anormale ou peiner à vivre pleinement sa sexualité, énumère Jasmine Abdulcadir. De même, elle pourrait moins facilement demander de l’information ou une prise en charge en cas de problèmes dans sa santé sexuelle par peur d’être stigmatisée.» A ses yeux pas de doute, l’information est la clé. «Il paraît aujourd’hui évident d’étudier l’anatomie et le fonctionnement du cœur ou de l’intestin à l’école, cela doit aller de soi pour l’appareil génital également», renchérit Céline Brockmann.

Pour concevoir le kit 3D, Diomidis Botsikas, radiologue, et son équipe, et Romain Dewaele, biologiste et concepteur pédagogique au Bioscope, ont travaillé avec des images issues d’IRM et de scanners. Des modèles d’organes sexuels génériques ont également été créés sur la base de l’imagerie et de la littérature. La grande nouveauté du projet: replacer les organes de l’appareil génital féminin ou masculin dans leur environnement en signalant les analogies embryologiques avec des couleurs. «A la manière d’un Playmobil, on peut démonter et remonter chaque organe pour comprendre comment ils s’insèrent les uns par rapport aux autres, détaille Jasmine Abdulcadir. On peut ainsi parler de la fonction sexuelle liée au plaisir de manière égalitaire et sans tabou, car on apprend que le clitoris et le pénis sont des organes érectiles analogues. En effet, à l’origine, le fœtus, fille ou garçon, dispose du même bourgeon génital, qui se différencie en clitoris ou en pénis dès le quatrième mois de vie intra-utérine.»

Diffusion à large échelle

Conçu dans une démarche scientifique de promotion de la santé, le projet entend parler au plus grand nombre. «Le kit pourra être utilisé par des gynécologues lors des consultations, dans un planning familial ou avant une opération de prostatectomie ou de réassignation de sexe, par exemple, mais aussi par des sexologues ou des physiothérapeutes», précise Jasmine Abdulcadir. Un partenariat avec le Département de l’instruction publique est également en cours afin que les enseignants de biologie disposent de séquences pédagogiques prêtes à être montrées en classe. «Le projet, soutenu par la Fondation privée des HUG, ne se limite pas à Genève, ajoute encore la doctoresse. Il sera possible de l’acheter en ligne ou de modéliser gratuitement les figurines partout dans le monde pour autant qu’on dispose d’une imprimante 3D.»

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