Réaction d’Olivier Meuwly, grand connaisseur de l’histoire du radicalisme et du libéralisme.

Le Temps: Que représente le départ de Pascal Couchepin pour le PLR et le Conseil fédéral?

Olivier Meuwly: Le parti perd une personnalité forte qui avait une carrure d’homme d’Etat. Mais Pascal Couchepin est aussi tombé dans le piège de pas mal de chefs radicaux, qui ont toujours eu tendance, plus que les autres sans doute, à dissocier l’activité d’homme d’Etat de celle de figure majeure de parti. Cette dissociation est particulièrement poussée chez les radicaux, qui la tirent de leur antique hégémonie dans le système politique. Et cette distance entre homme de gouvernement et homme de parti a créé quelques problèmes majeurs entre Pascal Couchepin et son parti, dont l’exemple le plus typique est le débat sur l’âge de la retraite. Les radicaux perdent donc un homme d’Etat, mais ils n’ont toujours pas su régler ce problème d’identifification à l’Etat alors qu’ils ne sont plus qu’une petite partie de cet Etat. Au Conseil fédéral, le côté individualiste de Pascal Couchepin lui a permis de pouvoir mener un discours et une réflexion propres. Il a essayé de développer une vision de l’Etat, ce qui n’est pas très fréquent dans le système. Mais il a aussi eu les défauts de ses qualités, avec une propension à mener sa barque sans forcément jouer collectif...

– Quelle place lui accordez-vous dans l’arbre généalogique radical?

– Quand bien même il vient d’un canton qui a forcément une histoire radicale originelle particulière - en Valais, les radicaux ont toujours été un peu à gauche - , Pascal Couchepin incarne malgré tout un libéral-radicalisme tout à fait moderne, avec ce présupposé libéral et un très grand sens de l’Etat. Il a toujours essayé, et c’est ce qui me touche beaucoup comme «chercheur» du libéralisme et du radicalisme, cette jonction entre les fondements libéraux et le rôle de l’Etat. Il a toujours essayé de le faire par le verbe et par ses décisions. La question de savoir s’il a contribué à éclaircir définitivement cette tension inhérente au radicalisme entre liberté et Etat est peut-être un autre débat. Mais il a en tout cas tenté d’incarner cette position, de mettre en musique cette tension-là.

– A-t-il choisi le bon moment pour partir? Partir seul ne met-il pas davantage en danger le deuxième siège libéral-radical que s’il avait par exemple cherché à coordonner son départ avec Moritz Leuenberger?

– Le moment est plutôt bon , même si peut se demander si un conseiller fédéral sur le départ peut mener efficacement une campagne de votation (le peuple votera le 27 septembre sur le relèvement de la TVA pour le financement de l’AI). Il est bon car, deux ans avant les prochaines élections fédérales, cela laisse suffisamment de temps à une nouvelle figure de se faire une image et de donner cette image à un parti qui en a bien besoin. Maintenant, partir seul peut effectivement être un handicap pour le parti. La légitimité du deuxième siège radical va d’autant plus se poser. Tout dépendra des arrangements et des promesses entre partis. On se rappelle que la formule magique de 1959 est née d’un arrangement entre les anciens démocrates-chrétiens (les conservateurs à l’époque) et les socialistes, alliance contre les radicaux qui a fonctionné. Aujourd’hui, les bruits de coulisses sont intenses. Plusieurs questions se posent. Est-ce que l’alliance entre la gauche et le PDC, qui avait fonctionné pour évincer Christoph Blocher, est reconductible? Est-ce que les radicaux, qui n’ont pas laissé totalement tomber Christoph Blocher sauf quelques voix éparses, pourront compter sur le soutien de l’UDC? Toutes ces discussions-là seront plus délicates que le choix du candidat...Le risque de perdre le deuxième siège est bien réél. On l’a vu encore récemment, tout peut se jouer sur un coup de dés, en quelques heures seulement.

De quel genre de conseiller fédéral le PLR a-t-il aujourd’hui besoin?

– Le parti a besoin de gens capables de poursuivre cette réflexion sur le libéralisme et l’étatisme. Quand j’entends les radicaux parler uniquement fiscalité comme point final, cela me paraît court. La volonté d’intégrer la réalité de l’Etat comme un acteur normal de la vie courante doit rester le fondement de la pensée radicale. Même si c’est un discours difficile à tenir aujourd’hui, cela doit rester malgré tout la carte de visite des radicaux et leur justification gouvernementale.

– Qui correspondrait à ce profil?

– Pascal Broulis, Martine Brunschwig Graf et Didier Burkhalter, sont des noms qui circulent et je pense qu’ils peuvent entrer dans cette reflexion-là. Il s’agit ensuite de la définir au mieux.

– Vous ne mentionnez pas Fulvio Pelli, l’actuel président du PLR. Vous ne le considérez pas comme un bon moteur pour le parti au Conseil fédéral?

– Ecoutez, Fulvio Pelli a déclaré urbi et orbi qu’il n’était pas candidat à la succession de Pascal Couchepin. S’il finissait par accepter d’être candidat, sa crédibilité, qui n’est déjà pas forcément gigantesque auprès de l’opinion publique, serait définitivement entachée! Et puis, contrairement aux apparences, Fulvio Pelli est plus sur un discours libéral allemand, qui, personnellement, me laisse sur ma faim.