Pierre Arnold l'avait annoncé ce printemps, alors qu'il était entendu comme témoin dans le procès de Jürg Stäubli. Au président du tribunal qui l'interrogeait, l'ancien patron de Migros avait déclaré qu'il s'apprêtait à publier un livre d'où sortirait, enfin, la vérité. L'ouvrage * arrive ces jours en librairie, et Pierre Arnold l'a présenté mardi à la presse.

Quelle vérité? Quand triomphe l'injustice n'apporte pas d'éléments fondamentalement nouveaux. Sur les faits, Pierre Arnold avait dit l'essentiel dans ses dépositions à la police et au juge d'instruction d'abord, puis, ce printemps, au Tribunal d'arrondissement de La Côte, à Nyon, qui devait condamner Jürg Stäubli, en date du 2 août dernier, à la peine de 2 ans et 4 mois de prison ferme.

On connaissait donc le rôle de Pierre Arnold, 82 ans cette année, dans les affaires de Jürg Stäubli, les circonstances qui les ont rapprochés – en particulier le fameux coup de pouce de Jürg Stäubli à l'administrateur de la SMH, lui offrant de reprendre son paquet d'actions, déclenchant ainsi le droit de préemption des autres actionnaires et permettant à Pierre Arnold de se désendetter.

Restait, au-delà des faits, à entendre ce que lui, la grande figure de l'économie suisse, avait pu ressentir de la mise en cause de son «protégé», comme il le dit lui-même. Et l'intérêt du livre est d'écouter la statue du commandeur s'interroger, reconnaître et même condamner certaines faiblesses chez Jürg Stäubli, mais pour mieux asséner sa conviction. La justice, pense-t-il, a fabriqué un coupable avec des méthodes douteuses, elle s'est acharnée à instruire contre lui un dossier de plus en plus lourd et de moins en moins contrôlable, et a fini par le condamner lourdement, afin de sauver les apparences, pour des délits sans commune mesure avec les charges initialement retenues. Surtout, le troisième pouvoir porte une lourde part de responsabilité dans la disparition de centaines de postes de travail.

«Ce livre m'offre l'occasion d'exprimer mes convictions, alors que mon âge devrait me conseiller de ne pas le faire.» Pierre Arnold parle en patriarche qui, parvenu «aux derniers virages» de son existence, fait son examen de conscience. S'est-il trompé sur le compte de Jürg Stäubli? «Optimiste, ardent, courageux», ce dernier avait des défauts, reconnaît l'auteur. Il était parfois trop optimiste. Et puis, il avait tendance à dire des gros mots, mais a cessé quand Pierre Arnold le lui a demandé.

La justice pénale, en tout cas vaudoise, est une institution dont Pierre Arnold déconseille fortement la fréquentation. Une justice disposant de «pouvoirs incontrôlés», des prisons sordides où l'on laisse entendre à Jürg Stäubli qu'il risque de se faire violer, des policiers agressifs, des juges d'instruction faibles et comploteurs. Quand triomphe l'injustice est donc un livre-réquisitoire. Dans un style qui n'est pas souvent littéraire, le vieux monsieur s'autorise des coups de griffes que l'âge n'a pas émoussées, au contraire. Si Pierre Arnold rend hommage aux avocats, y compris ceux de l'adversaire – la Banque Cantonale de Genève, partie civile –, s'il loue les capacités d'écoute du président du tribunal, Jean-Pierre Lador, le juge d'instruction cantonal Jacques Antenen et les inspecteurs de la police de sûreté, en revanche, l'horripilent. Au policier qui lui tend la main après avoir l'interrogé, Pierre Arnold rappelle qu'il avait lâché: «Vous, vous avez la tête de l'emploi!»

L'affaire Stäubli, vue par le témoin privilégié que fut le président du conseil d'administration de JS Holding au moment critique et donc au fait des opérations les plus délicates, n'est qu'un «western» qui aura coûté cher aux contribuables. Une fable qui aura permis à la lâcheté des uns, au «pharisaïsme» des autres de se déchaîner. Une montagne qui n'a accouché de rien ou pas grand-chose, quelques petits délits retenus contre Jürg Stäubli et «pour lesquels je le tance», écrit Pierre Arnold, plus paternel que jamais.

Paternel? Pierre Arnold a suffisamment vécu pour connaître la rumeur courant depuis longtemps sur la nature de ses rapports avec l'aventureux patron de JS Holding. Il y coupe court, en quelques mots, fermes mais pudiques. «Jürg Stäubli est mon protégé, comme d'autres le sont aussi. Il n'est pas mon fils. Je n'ai qu'un fils qui porte le même nom que moi et dont je suis fier.»

Un mystère demeure. Chantre du capitalisme social et de la participation, patron à l'ancienne soucieux de dialogue entre les partenaires sociaux, Pierre Arnold ne semble pas conscient que son «protégé», sur ce plan, n'aura pas su faire fructifier l'héritage et que l'image qu'il a donnée de lui-même n'est guère conciliable avec les préceptes de ce père spirituel.

* «Quand triomphe l'injustice», Editions Scanwell, Moudon, 36 francs.