La Brévine. Pour beaucoup, ce nom évoque les grands froids, la neige, la bise et les glaces du lac des Taillères. Normal: le petit village des Montagnes neuchâteloises détient le record suisse de la température la plus basse avec –41,8° C enregistrés le 12 janvier 1987. Les habitants de la vallée n'oublient jamais de rappeler qu'ils habitent «la Sibérie de la Suisse», haut plateau à la beauté austère «qui se mérite».

Au-delà des clichés, La Brévine, c'est aussi l'histoire d'une communauté attachée à sa terre et qui a cherché à y prospérer contre vents et giboulées. Vincent Callet-Molin raconte cette épopée dans un très bel ouvrage* sorti au mois d'octobre, à l'occasion des 400 ans du temple et des 700 ans de la première mention connue de La Chaux-de-Taillères (l'ancien nom de la commune).

Valaisan ayant étudié à Lausanne, assistant conservateur au Musée d'art et d'histoire de Neuchâtel depuis 2000, le jeune historien,

33 ans, ne connaissait rien ou presque de La Brévine au moment de se lancer dans l'aventure. «L'histoire de ce livre est un peu particulière», reconnaît-il avec pudeur.

Durant l'été 2003, l'éditeur Gilles Attinger le contacte par l'intermédiaire de Jean-Pierre Jelmini, ancien directeur du Musée d'art et d'histoire. Il lui demande de poursuivre le travail d'Eric-André Klauser, décédé quelques mois plus tôt alors qu'il travaillait sur La Brévine pour un ouvrage à paraître à l'occasion des quatre siècles du temple. «Comme je travaille à mi-temps au Musée, j'ai accepté.»

Vincent Callet-Molin récupère tous les documents accumulés par le défunt. «Il était sur le point de commencer la rédaction. J'ai dû m'approprier la matière et mener quelques recherches complémentaires.» Le jeune auteur – dont c'est la première publication d'importance – décide de s'en tenir à l'ébauche de plan laissée par Eric-André Klauser. Après un bref aperçu du milieu naturel, l'ouvrage retrace l'histoire de la vallée depuis sa colonisation, au XIVe siècle, jusqu'à l'époque contemporaine. Dans une deuxième partie, il décrit la vie religieuse dans la vallée.

«La construction du temple, en 1604, et l'érection de la paroisse réformée qui a suivi constituent des événements clés pour La Brévine, estime Vincent Callet-Molin. Ils ont permis de fortifier cette jeune communauté, qui devait aller jusqu'au Locle, Môtier ou Travers pour prier Dieu. C'est le premier symbole de la conquête et de l'autonomie de la vallée.» Situé au cœur du village, le temple – non chauffé! – devient rapidement le centre de la vie publique. A l'origine, même les décisions politiques se prenaient dans ses murs.

Passionné d'histoire sociale, Vincent Callet-Molin souligne l'importance du développement des industries dentellières et horlogères pour la petite communauté. Malgré sa situation géographique excentrée, La Brévine connaît un développement économique et démographique important dès le milieu du XVIIIe siècle.

Allié à la découverte des possibilités combustibles de la tourbe, ce développement artisano-industriel offre un certain confort à des montagnards qui n'y étaient guère habitués. En parallèle, La Brévine connaît un important afflux de visiteurs attirés par la Bonne Fontaine, une source ferrugineuse dont on vante les effets dans toute la Suisse et en France voisine. Certains curistes dorment chez l'habitant, permettant à de nombreux Bréviniers d'arrondir leurs fins de mois. «A cette époque, les habitants de la région avaient la réputation de vivre dans une certaine aisance. Je vous prie de me croire: elle était toute relative», s'amuse l'historien.

Après cette parenthèse, refermée au début du XXe siècle, la vallée de La Brévine est redevenue un territoire en marge, où l'on ne passe jamais par hasard. A entendre Vincent Callet-Molin, cette spécificité, alliée à un climat rude et à une terre peu propice à l'agriculture, a un impact aujourd'hui encore sur la mentalité des Bréviniers. «Il a fallu beaucoup d'acharnement pour créer cette communauté. C'est ce qui explique le sentiment d'appartenance très fort qui existe dans la vallée.»

Pris par une histoire locale qu'il connaît désormais sur le bout des doigts, Vincent Callet-Molin en parlerait des heures: les conséquences du Congrès de Vienne, le grand incendie de 1831, la personnalité hors normes du maire David-Guillaume Huguenin et ses Lettres d'un buveur d'eau… Concernant La Brévine du troisième millénaire, en revanche, il se montre moins prolifique. «Je dois reconnaître que je suis avant tout passionné par le XIXe siècle. C'est un peu mon hobby…»

Il affirme néanmoins avoir eu un vrai coup de cœur «pour une vallée accueillante, loin des clichés de région reculée et froide». Un regard positif, loin de l'image désastreuse véhiculée par André Gide, de passage à La Brévine pour une cure à la Bonne Fontaine entre octobre et décembre 1894. Dans une lettre à sa mère, l'auteur de la Symphonie pastorale décrivait «un vilain trou, avec une petite place informe, une vilaine fontaine, une petite église sans caractère et, au-delà, une immense étendue de marais à tourbe». Vincent Callet-Molin ne s'en formalise pas: «Cela dénote simplement du sombre état d'esprit dans lequel Gide se trouvait à l'époque.»

La Brévine, Vincent Callet-Molin, un espace dans le temps, Editions Gilles Attinger, Hauterive, 2004, 216 p.