«Je devais réussir à tous les coups, accepter tous les défis. J'étais prisonnier de mon image d'avocat à succès et je m'étais laissé emporter dans une spirale où je me chargeais de toujours plus de tâches et où j'avais toujours moins de recul. On avait peur de moi. Et moi, je me perdais. Si cette affaire a eu quelque chose de pas entièrement négatif, c'est que je suis peut-être devenu plus humain, plus vulnérable. Et que les gens acceptent de me voir comme je suis.»

L'accusation

«Cette affaire», c'est le sujet principal du livre que Freddy Rumo publie ces jours. Une entreprise horlogère en difficulté, le recours au chômage partiel pour éviter des licenciements, des irrégularités formelles dans le comptage du temps de travail, des accusations d'escroquerie pour un montant de 2,5 millions contre l'avocat chaux-de-fonnier qui était à la fois administrateur et actionnaire de l'entreprise.

Puis un combat judiciaire acharné dans lequel Freddy Rumo a essayé en vain de faire valoir son argument principal: l'entreprise fonctionnait effectivement, au moment des faits, en régime très réduit et donc ne volait pas l'argent de l'assurance chômage. Beaucoup de bruit entre Jura et pays neuchâtelois, un appel, des recours, et finalement une condamnation à 12 mois de prison avec sursis confirmée par le Tribunal fédéral en 2002.

Dans ce combat, se rappelle l'accusé, «tout jouait contre moi. A chaque démarche que je faisais pour me défendre, je m'enfonçais. On se disait: «Il utilise toutes les ficelles de l'avocat pour se soustraire à la condamnation». Car la condamnation devait arriver. Elle était acquise dès le début».

Le livre

A Neuchâtel, Du château à la Tour Jehanne* part comme des petits pains. Il faut dire qu'il s'agit d'un roman à clés plutôt transparent. Et que l'avocat, s'il se défend d'avoir voulu régler des comptes, ne ménage pas ses coups de griffes. Il faut dire aussi qu'il n'a pas l'exclusivité de la révolte face à la morgue des juges. «On me dit souvent: «Vous avez bien fait de l'écrire.»

Le roman se déroule entre deux condamnations. Deux notables, tous deux avocats, tous deux pris au piège d'un système qui préjuge puis refuse de se déjuger. Le défenseur du premier, qui est aussi le héros du livre et le jumeau de l'auteur, prend sa place sur le banc des accusés une vingtaine d'années plus tard. Deux histoires vraies, une, la première, qu'il a toujours voulu raconter et l'autre, la seconde, qui l'a poussé à passer aux actes.

A partir d'un premier jet réalisé il y a longtemps, le récit de la condamnation d'André Girard, avocat et notaire mis au ban de sa caste, est sorti, raconte Freddy Rumo, en trois semaines. L'histoire de sa propre descente aux enfers a été plus dure à écrire – logique – mais cela en valait la peine car les pages qui concluent le livre sont de loin les meilleures.

Sa vérité

Il y dit sa vérité, bien sûr, qui n'est pas celle de la justice. Mais il y raconte aussi la colonisation de toute sa vie par l'«affaire», la pollution des regards, des gestes, des pensées, l'impuissance, la lutte pour conserver malgré tout sa dignité, quitte à prendre de nouveaux coups.

Le jour de sa condamnation, il dit avoir voulu mourir. «Il y a le vide, le sentiment d'anéantissement. On ne peut plus rien relativiser. On a l'impression d'être broyé dans une essoreuse. J'ai reçu de nombreux témoignages de soutien. Mais j'avais l'impression qu'on me disait: «Même si tu as fait une bêtise, ça ne devait pas être une grosse bêtise.» Ça me tuait.»

Le rebond

Aujourd'hui, cette page-là est tournée. Freddy Rumo n'a jamais cessé d'exercer son métier, même s'il a dû rester éloigné quelques mois des tribunaux après l'arrêt du Tribunal fédéral. Après sa condamnation, il est retourné plaider, y compris devant le juge qui l'avait condamné. «J'étais aux aguets, prêt à interpréter chaque geste, chaque attitude.» Ce qu'il a remarqué chez tel ou tel magistrat, il l'attribue aujourd'hui à cette extrême vigilance. En gros, en somme, ça s'est bien passé. Surtout avec ses clients, qui ne lui ont pas chipoté leur confiance.

Mais il n'est plus le même: moins insolent, moins sûr de sa chance. «Lorsque j'étais confronté à un problème, je voyais la solution. Et ensuite, je me lançais, même si je n'avais pas la moindre idée du chemin à emprunter. Aujourd'hui, j'ai perdu cette capacité. Ou, en tout cas, elle est bien anesthésiée.»

Le discernement

Et la justice? «Le même juge peut instruire un dossier entièrement à charge et, dans un autre, tendre sans arrêt des perches à l'inculpé. Un autre, avec une sensibilité différente, fera le contraire. Mais si deux vérités judiciaires sont interchangeables, il y a un problème. Et je ne me résoudrai jamais à considérer une erreur judiciaire comme un dommage collatéral du maintien de l'ordre.» Changer le système, alors? Il n'y croit pas. «Je voudrais surtout dire aux juges: «Mesurez l'importance de votre pouvoir. Vous pouvez améliorer le système en l'utilisant avec plus de discernement. Et plus de courage.»

* Aux éditions G d'Encre.