Une dizaine de livreurs travaillant à Lausanne, Montreux et Vevey, pour le compte de l’entreprise genevoise spécialisée dans la livraison de repas Smood, se sont rassemblés sur la place du 14-Juin à Lausanne, jeudi soir, pour se joindre au mouvement de grève initié par leurs confrères d’Yverdon le 2 novembre dernier.

Ces derniers ont été rejoints deux jours plus tard par des coursiers de Neuchâtel, le 8 novembre par d’autres de Nyon, puis le 10 novembre par ceux de Sion et de Martigny. Le mouvement prend de l’ampleur en Suisse romande. Soutenus par le syndicat Unia, ces coursiers réclament de meilleures conditions de travail.

Une application pas fiable

«Nous luttons collectivement pour un problème que nous pensions individuel», résume Faès Doudouhi, 22 ans, coursier depuis février 2020. Tous les livreurs présents devant l’église Saint-Laurent ce jeudi soir assurent que l’application avec laquelle ils sont contraints de travailler n’est pas fiable. «Notre employeur s’appuie sur elle et sur la géolocalisation de nos téléphones pour effectuer nos fiches de paies, mais les erreurs sont nombreuses», regrette Bouazizi Maher, coursier depuis 2019.

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«Chaque fin du mois, j’appréhende de regarder mon compte pour découvrir combien j’ai été payé, se désole Chenouf Houari, 42 ans, coursier depuis octobre 2020. Parce qu’il est impossible de savoir combien nous avons gagné en une journée.»

Les coursiers en grève ce soir-là disent avoir constaté des anomalies dans le décompte de leurs courses. «Nous ne sommes pas vraiment payés à l’heure alors que nous nous rendons disponibles pour Smood à des horaires précis, comme de 9 heures à 14 heures, indique Faès Doudouhi. Nous sommes uniquement payés à partir du moment où nous acceptons sur l’application de livrer une commande.»

Son voisin, qui préfère garder l’anonymat derrière un masque à l’effigie de V – le personnage du film «V pour Vendetta» – poursuit: «Et encore, si je vis à Lausanne et que je suis affecté un jour à Morges, le trajet est à mes frais, et sur place, le temps d’attente des commandes n’est bien souvent pas rémunéré, car l’application nous contraint d’accepter à nouveau la course, et le compteur repart comme par magie à zéro.»

Un calcul du temps travaillé inexact

«Ensuite, nous devons faire la route et donner la commande au client, reprend Faès Doudouhi. C’est donc uniquement le temps de course qui est réglé.» «Mais là encore, ils trichent, s’emporte une coursière anonyme. J’ai accepté une commande à Lausanne, je l’ai prise à Morges et je l’ai livrée à Aubonne, ce qui m’a pris 35 minutes avec le trafic, et l’application en affiche 7 au total!» Elle n’est pas la seule à soulever cette irrégularité. «Il m’est arrivé la même chose, réagit Chenouf Houari. Je suis parti de Morges direction La Tour-de-Peilz, soit 35 minutes aussi, mais j’ai été payé seulement 9 minutes.»

Tous racontent avoir signalé ces problèmes sur l’application, par e-mail, par téléphone ou en personne auprès des responsables de Smood, mais affirment n’avoir jamais reçu de réponse. «Le comble c’est que nous utilisons nos propres véhicules pour travailler et nous ne sommes pas défrayés, ajoute Faès Doudouhi. Déjà que nous sommes payés des cacahuètes, ils ne nous laissent même pas profiter des miettes.»

Payer pour travailler

La majorité des livreurs interrogés disent utiliser leur voiture personnelle et dépenser «au minimum 400 francs» d’essence par mois. «Mais il faut aussi compter l’entretien, l’assurance, les places de parc et les éventuelles amendes», pointe un autre livreur anonyme.

Un jeune homme tient aussi à témoigner. Lui travaille habituellement en scooter, mais celui-ci est tombé en panne. «Depuis, je travaille à vélo, mais je fais beaucoup moins de courses et je suis moins bien payé, souligne-t-il. Et d’ajouter: «Mon vélo a tout juste deux semaines, on m’a volé le dernier.» Ils regrettent de ne pas pouvoir emprunter les véhicules de l’entreprise genevoise ou bénéficier d’une aide financière. «On nous répond «Pourquoi? Vos contrats indiquent que vous travaillez à vélo», soufflent-ils. Comme si on avait le choix.»

Un Neuchâtelois présent sur la place confie n’avoir pu travailler pour Smood que du 1er au 9 octobre. «J’avais posté une annonce sur internet comme quoi je cherchais du travail et ils m’ont contacté, raconte Azhari Thaner. Ils m’ont fait signer un contrat qui stipule que je travaillerai à vélo et m’ont affecté à Lausanne. Ensuite, ils m’ont demandé si j’avais un véhicule avec des plaques suisses et m’ont incité à travailler avec, étant donné qu’il fait froid. Quand j’ai demandé une aide financière, ils m’ont montré la porte.» Les coursiers présents à Lausanne en sont convaincus: les véhicules de la société ne sont prêtés qu’aux frontaliers «car ils n’ont pas de plaques suisses.»

160 francs pour 9 jours de travail, frais déduits

Azhari Thaner compte: «J’ai travaillé pendant neuf jours, de 15 heures à 23 heures, et un jour de 11 heures à 23 heures. Entre mes frais d’essence de 400 francs, l’uniforme de Smood à 200 francs et son système défaillant de kilométrage, j’ai gagné 160 francs. C’est ridicule!»

Plusieurs coursiers pointent également un autre élément obscur: les pourboires laissés par les clients. «Il y a un vrai manque de transparence dans cette entreprise, estime un livreur masqué. Nous ne savons pas combien nous gagnons avec nos livraisons, mais nous ne savons pas non plus si un client nous a laissé un pourboire et si oui, de combien. Smood dit répartir les pourboires équitablement entre nous tous, mais si je divise le montant des pourboires par jour travaillé, cela revient à un peu plus d’un franc par jour. Pour une dizaine de livraisons en Suisse, j’ai des doutes.»

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Pour résumer, les livreurs de Smood exigent «plus de transparence» de la part de leur employeur, un meilleur suivi de leurs commandes, la prise en charge de leurs outils de travail – à savoir le téléphone, le véhicule et la tenue, un «salaire de 25 francs de l’heure, majoré de 25% pour le travail de nuit dès 22 heures et de 50% pour le travail du dimanche», mais aussi une «meilleure planification de leurs horaires.»

Car si les coursiers sont obligés d’utiliser l’application de Smood pour se positionner sur des horaires, les nouveaux créneaux disponibles leur sont envoyés à 4 heures du matin. «Je reçois une notification par tranche horaire, c’est une avalanche infernale», s’agace une coursière. «Si on veut être sûr de travailler tel jour à un horaire qui nous convient, on a intérêt à prendre ce créneau à 4h01, tout en sachant qu’il nous sera peut-être retiré sans motif quelques jours après et sans nous prévenir», explique un livreur lausannois. Et son collègue de conclure: «C’est lourd psychologiquement.»