«Peut-on encore avoir confiance?» Dans la bouche de Daniel Brélaz, président de la commission informatique du parlement vaudois, la question pèse de tout son poids. Jeudi, les membres de cette commission sont restés bouche bée en apprenant la nouvelle: le projet de logiciel que le service des automobiles avait confié à Bedag Informatik, la société qui gère l'informatique cantonale bernoise, est un tel fiasco qu'il doit être abandonné. Vaud devra bricoler une solution transitoire, se tourner vers un produit argovien, n'obtiendra de la Bedag que les maigres compensations prévues par le contrat.

C'est moins ce flop en lui-même qui consterne les députés que le doute qu'il jette sur un projet d'une autre ampleur: la Bedag est l'entreprise choisie par le canton comme partenaire stratégique, celle où seront transférées, pour une double raison de coût et de sécurité, les applications centrales de l'Etat pour la comptabilité, les salaires, les impôts. Mais il y a plus. En novembre dernier, alors qu'il demandait à un parlement réticent d'approuver l'alliance bernoise, le conseiller d'Etat Charles Favre n'avait soufflé mot des difficultés du projet Bistrada. Or, selon les informations fournies jeudi aux députés, les responsables de l'informatique cantonale savaient en septembre déjà que ce projet allait, sinon à l'échec complet, du moins vers un retard de plusieurs années.

Mensonge par omission?

Le Parti ouvrier populaire (POP), qui combat l'externalisation et qui a déposé un recours au Tribunal fédéral, en est persuadé. Il réclame le gel de la collaboration avec la Bedag. «Charles Favre nous a délibérément trompés», affirme le député Jean-Paul Dudt, ajoutant que «Pierre-François Veillon a démissionné pour moins que ça». Sans aller aussi loin, les autres commissaires sont aussi ébranlés. «Rien ne pressait, le gouvernement devait nous informer, je déplore ce manque de transparence», souligne le radical Blaise Baumann.

Mauvaise évaluation politique ou dissimulation? L'écologiste Daniel Brélaz ne veut pas trancher. «En informatique, il y a des projets qui réussissent et d'autres qui échouent, ajoute-t-il. Mais cette affaire crée un problème politique important, puisque, au moment où des responsabilités extraordinaires sont confiées à la Bedag, le climat de confiance n'existe plus.» Les membres de la commission font pour la plupart une claire distinction. Il y a d'un côté un projet d'une unité de développement, qui a raté. La Bedag explique cet échec par l'impossibilité de fabriquer un produit standard convenant aux pratiques très diverses des services cantonaux des automobiles (le Valais aussi a renoncé). De l'autre côté, les prestations de la Bedag restent incontestées quand il s'agit de faire tourner dans son bunker à haute sécurité, comme elle le fait déjà pour Berne, les applications cantonales centrales. «L'unité de développement est peut-être le mouton noir de la Bedag, je ne suis pas en mesure de le dire», note Daniel Brélaz.

Le conseiller d'Etat Charles Favre dément avoir voulu cacher quoi que ce soit aux députés. Il assure n'avoir su qu'en janvier que Bistrada ne pourrait être mené à bout. «Lors du débat parlementaire, je ne disposais que d'une information générale, faisant état de difficultés et d'un peu de retard. Rien de dramatique ou d'inhabituel qui justifie d'en parler aux députés.» Le canton sera remboursé, précise le patron des finances. Sa confiance en Bedag n'est nullement altérée. «Notre collaboration ne se fera pas sur la base de projets, il ne faudrait surtout pas utiliser cette affaire pour prétendre que nous devons à nouveau tout faire chez nous.»

La commission parlementaire a demandé à rencontrer mardi le chef du département. Elle veut en savoir plus, demandera pourquoi le canton a déjà versé 1,4 million de francs, ce qu'il sera possible de récupérer. Sur la collaboration Vaud-Berne elle-même, le Grand Conseil n'a plus rien à dire. A part affirmer bien haut qu'il fera usage, avec les faibles moyens dont il dispose, de son droit de regard.