Déceler les signes avant-coureurs d’une dérive extrémiste pour la prévenir: cette question agite les professionnels en contact quotidien avec des jeunes, en particulier dans les écoles. En guise de réponse, des chercheurs de l’institut suisse de l’estimation de la violence (Schweizer Institut für Gewalt einschätzung, SifG) à Zurich ont développé un logiciel, appelé radicalisation profiling (Ra-Prof).

A l’aide de 42 questions, cet outil doit permettre de confirmer, ou d’infirmer un soupçon initial de radicalisation. Pour l’instant, le logiciel Ra-Prof n’est utilisé que par la ville de Zurich, depuis novembre dernier. Mais il a été traduit en 14 langues et suscite de l’intérêt dans plusieurs autres cantons, ainsi qu’en Autriche. «Les professionnels se trouvent souvent plongés dans l’incertitude face au phénomène de radicalisation», souligne Daniele Lenzo, responsable de la prévention auprès de la ville de Zurich et concepteur du logiciel.

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Trois réponses possibles: vert, rouge, orange

Un élève refuse-t-il soudain de participer au cours de sport parce qu’il est mixte? Publie-t-il des vidéos de l’Etat islamique? Rompt-il avec ses amis, sa famille? Est-il en échec scolaire? Ce sont quelques-uns des comportements scrutés par le logiciel Ra-Prof.

«Celui qui répond au questionnaire doit bien connaître la personne évaluée, pour être capable de reconnaître un changement, sans devoir effectuer des recherches», souligne Daniele Lenzo. Car, assure son concepteur, ce programme ne doit pas servir aux professionnels en contact avec des jeunes à «jouer au policier», mais plutôt leur donner les moyens de faire le tri entre un doute infondé et un vrai motif d’inquiétude. «L’islam est utilisé parfois par des adolescents en crise simplement pour provoquer, parce que c’est devenu un thème subversif», ajoute Daniele Lenzo.

C’est à lui que s’adressent enseignants, travailleurs sociaux ou policiers, à Zurich, lorsqu’ils pensent reconnaître les signes d’une radicalisation. Si le doute paraît fondé, Daniele Lenzo leur donne accès au questionnaire. Mais ils ne connaîtront pas le résultat de l’évaluation. Le préposé à la prévention de la violence, lui, voit s’afficher trois réponses possibles. Vert, lorsqu’il n’y pas d’urgence à agir. Orange, si des renseignements supplémentaires s’avèrent nécessaires. Rouge, enfin, signifie un besoin urgent d’intervenir face à une «tendance claire à la radicalisation». S’il juge le cas assez sérieux, le service de prévention de la ville signale l’individu à la police, qui peut ensuite transférer aux services de renseignement.

«La radicalisation suit des schémas identifiables»

Le chercheur, formé à la prévention du djihad en Europe, en est convaincu: «La radicalisation suit certains schémas identifiables». Qu’un élève refuse de serrer la main à une enseignante en invoquant des raisons religieuses, qu’il se mette à pratiquer assidûment un islam rigoriste du jour au lendemain ne fait pas de lui un djihadiste potentiel. Mais il arrive qu’une conversion soudaine soit un signe de radicalisation parmi d’autres. D’où cette difficulté pour les professionnels: comment prendre au sérieux un risque, sans jeter le doute sur l’ensemble d’une communauté religieuse?

«Il ne s’agit pas de stigmatiser les musulmans: 98% d’entre eux vivent leur foi dans le respect des autres. La radicalisation concerne 2% d’individus, qui auront tendance à vouloir imposer leurs croyances, à rompre avec leurs proches ou à mener une vie parallèle sur internet. Ce sont eux qui représentent un danger», souligne Daniele Lenzo. Parfois, une discussion avec les parents suffit à mettre fin à un engrenage. «Ce qui nous intéresse, c’est si la personne est en contact avec une organisation criminelle», souligne le préposé à la prévention de la violence.

Le questionnaire a ses limites. Sans analyse plus poussée, il peut induire en erreur. Daniele Lenzo cite un cas rencontré dans une école zurichoise. Un jeune élève s’isole, manque les cours et fréquente assidûment une association islamiste. Plusieurs signes, au crible du questionnaire, le placent dans le rouge. Or, après avoir discuté plus amplement avec l’enseignant et le jeune, Daniele Lenzo constate que ce garçon avait trouvé dans sa conversion religieuse une réponse au mobbing dont il était victime. Une médiation est menée, avec succès: le harcèlement cesse. L’écolier reprendra peu à peu des relations apaisées avec son entourage.

A ce jour, le logiciel a été utilisé une quarantaine de fois à Zurich. Il aura surtout servi à tranquilliser les esprits: aucun cas de radicalisation n’a été détecté.