Les familles foulent le béton brut au milieu des flaques d'eau. Des dizaines de photographes, professionnels ou improvisés, bombardent les rondeurs grises. Les cris des enfants font vibrer les courbes en chœur. Les retraités jaugent la portance des voûtes. Pas d'ouvriers ni d'ingénieurs, ou presque, ce dimanche sur le chantier du Learning Center de l'EPFL. Mais une procession silencieuse de curieux qui déambule sous les vagues de la bâtisse suspendue à un parking promis à 500 voitures.

Le site a ouvert ses portes pour la seule fois pendant les travaux entamés en février de cette année, et qui seront terminés l'été prochain. A peine visible depuis la route derrière les palissades, il s'est livré pendant quelques heures aux regards en promenade. Et surtout aux riverains qui l'ont vu sortir de terre, quotidiennement, comme un voisin encombrant mais important à qui on réserve une admiration discrète.

Ondulations métalliques

Canalisé par des barrières et des agents de sécurité privée, on erre entre le dehors et le dedans. A ce stade des opérations, la surface ondoyante sous laquelle se déploie la visite semble indiquer l'intérieur du bâtiment. Tout le reste, l'extérieur. Dans une année, ce sera le contraire. Etudiants et professeurs surferont sur les vagues, à l'abri d'une charpente de métal, de bois et de verre qui habille déjà la salle de spectacle nichée au coin sud-ouest du Centre.

C'est au-dessus de la grande coque justement - ainsi s'appelle la section centrale de la masse bombée -, et dans ses prolongements qui glissent vers la périphérie du quadrilatère de deux hectares, qu'on devine la nouvelle bibliothèque. Héritière d'Alexandrie et fille de l'informatique, elle se hissera au cœur du bâtiment. En libre-service 24 heures sur 24, balisée par des guichets électroniques où l'on empruntera des livres et des textes comme on retire des billets au bancomat. Les bibliothécaires se métamorphoseront en conseillers, en experts, en «moniteurs» voués à l'accueil.

Cinq cent mille ouvrages sur papier et plusieurs millions de documents numérisés s'empileront sur ses rayons et ses disques durs. Acoquinées aux pentes douces du savoir, il y aura plus de 700 places de travail. Les 6700 étudiants de l'EPFL sont désormais à l'étroit dans une bibliothèque conçue pour 2000 personnes. L'école a enflé au fil du temps. En quarante ans, sa population totale a quintuplé. Ils sont près de 10000 à s'empiler chaque jour dans le lego de laboratoires et auditoires qui ont colonisé la campagne entre Ecublens et Saint-Sulpice. Les photos aériennes de la citadelle en expansion depuis 1968 arrachent des commentaires incrédules aux visiteurs.

Cités du savoir

De l'autre côté de la route cantonale poussent déjà les logements pour étudiants et un hôtel. A l'ouest se prépare un quartier consacré aux start-up. Au nord, on attend un centre de congrès. Et plus à l'est, l'Université de Lausanne projette de s'agrandir dans les murs de l'ancienne usine de meubles Leu. Bref, les cités du savoir gagnent sans cesse du terrain au bord du lac, repoussent leurs confins géographiques et symboliques.

Du coup, le Learning Center incarne la plate-forme névralgique qui manquait à l'EPFL. L'échiquier d'immeubles pourra bientôt se muer en organisme vivant. A l'exception de la bibliothèque, de la salle de spectacle, des bureaux, d'un restaurant, la bâtisse appelle à l'échange, au mouvement. Comment ne pas y voir un grand huit, un toboggan, surtout quand la structure se livre dans son plus simple appareil?

Un flux continu

Les flux des corps, des cerveaux, des connaissances y trouveront un muscle pour leur circulation, leur souffle, leur métabolisme. Si hier le public a gagné le chantier via une entrée latérale aménagée pour l'occasion, en août 2009 on passera par le milieu de la bâtisse pour s'éparpiller ensuite aux quatre coins du Learning Center et du campus tout entier.

En quittant les lieux, on voit «L'Oiseau euphorique», une œuvre de Jean Luc Johannet, mater l'EPFL en plein big bang. Une galaxie où se bousculent l'Etat et les sponsors, qui ont assuré la moitié des 100 millions nécessaires au financement du Learning Center. Tel Logitech, ou Rolex, qui prête son nom au nouveau site. La bête géante sur roulettes, sortie de la Collection de l'art brut de Lausanne, figure le poète qui redoute la performance, disait un enseignant de l'Ecole polytechnique à ses élèves débutants. Et se détourne d'une construction qui est déjà un monument avant d'être achevée.