La Chaux-de-Fonds n'a rien à voir avec Rimini. Depuis le début de l'hiver, il y est tombé plus de quatre mètres de neige. C'est pourtant dans cette ville des montagnes neuchâteloises que s'est réfugié, en décembre, un ancien terroriste des Brigades rouges, Marcello Ghiringelli. Il avait trouvé un gîte chez Michel et Marina, des militants de la Fédération libertaire des Montagnes. L'ancien brigadiste, qui purgeait une peine de semi-liberté après avoir abattu froidement deux agents de sécurité, avait quitté l'Italie. Il préparait un hold-up. Ceux qui l'avaient accueilli n'y croyaient pas. Mais ils sont toujours incarcérés. Leurs amis réclament leur libération.

Marcello, qui se faisait appeler Frank, n'est pas un tendre. Ce fut un militant actif des Brigades rouges. Si actif que ses comparses l'appelaient «le fou». Quand un copain de Michel lui demande s'il peut accueillir «Frank», le Chaux-de-Fonnier accepte sans se poser de question. C'est dans la tradition de la maison. «Michel a un gros cœur et il héberge tout le monde; sa porte est toujours ouverte», raconte Nimrod Kaspi, membre de la Fédération libertaire des Montagnes (FLM). Il précise aussi que cette fédération n'a rien à voir avec les Brigades rouges. La dernière assemblée date de trois ans. Il ajoute: «Le terrorisme, je le vois plutôt à la Bahnhofstrasse de Zurich ou dans les milieux financiers qui engrangent des milliards sur le dos des ouvriers incapables de boucler leurs fins de mois». Le ton est donné.

Michel Némitz, l'âme de la FLM, est persuadé que Marina et Michel sont «plus proches de la Jeanne et de l'Auvergnat de Brassens que de Ravachol». Il cite les paroles de la chanson de Jeanne: «Leur auberge est ouverte aux gens sans feu ni lieu. C'est la dernière où l'on peut entrer, sans montrer patte blanche». Et cela peut poser problème. Car il s'en est trouvé un parmi eux «qui tient plus du loup que du chat errant». Mais la bonté et la méfiance ne font pas bon ménage. «Nous demandons la libération immédiate de nos amis, car la solidarité est un sentiment trop rare et trop précieux pour le sanctionner», ajoute Michel Némitz.

Celui qui a hébergé le brigadiste a été présenté comme le patron d'un sex-shop. En fait, il est menuisier. Mais comme il souffrait d'un lumbago au début de l'hiver, il avait accepté de faire des remplacements dans cette officine sulfureuse… Son associé dans les copeaux souhaite son retour derrière l'établi. Il a mangé avec le brigadiste, sans se douter de son passé. «C'était un gentil pépère qui n'avait rien à voir avec les photos parues dans la presse. On a discuté longtemps de littérature. J'ai été étonné de ses connaissances.»

Marcello, alias Frank, cachait bien son jeu. Mais la compagne de Michel s'est quand même douté de quelque chose quand il lui a demandé d'aller acheter des cagoules et des blouses. Elle a dit son étonnement à la TV romande, la semaine passée. Le lendemain, elle était convoquée par la police et fut incarcérée sur le champ. Rude coup pour cette femme qui ne faisait que tenir la caisse de la Fédération libertaire des Montagnes.

Après un long silence, et l'accord du Ministère public fédéral, la juge d'instruction Marisa Vonlanthen s'est fendu hier d'un communiqué pour expliquer que l'évadé italien préparait un brigandage à main armée pour se procurer des fonds. Le passage à l'acte était imminent. Armes, cagoules et blouses étaient prêtes. Des accessoires vestimentaires qu'il avait pu acquérir «grâce notamment à l'aide des deux autres personnes incarcérées», écrit la juge d'instruction.

Voilà qui dépeint le féru de littérature et les deux libertaires sous un jour plutôt sombre. Les trois sont toujours écroués. Le brigadiste – qui a demandé l'asile politique en Suisse – serait incarcéré à Fribourg, alors que Michel et Marisa croupissent dans les geôles de leur ville. Michel Bise, avocat du couple, a demandé la mise en liberté de la femme. Il espère autant pour son compagnon, qui sera entendu encore une fois ce matin par la juge d'instruction. Toujours est-il que madame est allée acheter les cagoules et les blouses: «C'est vrai, mais le couple a compris rapidement à quoi pouvaient servir ces objets et il a dissuadé le brigadiste de commettre un forfait.»

L'avocat est persuadé que Marina et Michel ont été victimes de leur bon cœur. Michel ignorait tout du passé de son hôte. C'est un copain qui lui avait demandé de l'héberger. Jusqu'à présent, il a refusé de donner le nom de ce copain: «Il est persuadé que si son ami avait su, il ne lui aurait jamais fait ce cadeau empoisonné.» Après un mois de prison, l'homme «au gros cœur» tient bon. Mais la préventive peut durer six mois…