Genève

Un loyer massif réalimente la tourmente autour de Mark Muller

L’Etat louera un immeuble pour 5,2 millions de francs par an. L’affaire fait naître des soupçons de collusion

L’orage qui se déchaîne depuis un mois sur Mark Muller se déplace de 200 mètres. Quittant la discothèque où le conseiller d’Etat genevois a été impliqué dans une rixe début janvier, il se déverse sur un immeuble administratif en construction, jouxtant le Département des constructions du ministre libéral. Comme l’a révélé mardi 20 minutes, l’Etat s’est engagé à louer la bâtisse durant dix ans, voire quinze ans, pour un loyer de 5,2 millions par an.

Décrit par ses concepteurs comme «brillant, sensuel, écologique», l’édifice doit être achevé au cours de l’été prochain. Baptisé «Saint-Georges Center», du nom du boulevard qu’il surplombe, il a fait l’objet d’un concours international. Il prend la place d’une aile démolie d’un complexe des années 60 qui abrite toujours les services de Mark Muller dans son corps central de la rue David-Dufour, et l’ancien hôtel de police dans une autre excroissance qui vient d’être rénovée.

La nouvelle construction a été pilotée par la Société Privée de Gérance (SPG) administrée par Thierry Barbier-Mueller, dont Mark Muller admet dans 20 minutes qu’il «fait une bonne affaire» et, au Temps, qu’il a été l’un des mécènes de sa dernière campagne électorale. Le conseiller d’Etat réfute pourtant les soupçons de renvoi d’ascenseur: «Je ne négocie pas personnellement ces locations, explique-t-il. Je me fie aux pourparlers menés par mes collaborateurs dont c’est le métier et je présente ensuite la proposition au Conseil d’Etat qui la valide politiquement.» A ce prix, ne vaudrait-il pas mieux acheter? «Pour autant qu’il y ait quelque chose à acquérir!» réagit Mark Muller. «Si le bail a été conclu, c’est qu’il est conforme au prix du marché. Les grandes surfaces administratives sont rares, et donc chères.» La SPG évoque un prix de location de 570 francs par mètre carré, inférieur au «loyer de référence de 650.-/m2 pour des locaux de ce type».

Le coût de construction de l’immeuble, tel qu’avancé par 20 minutes (33 millions), a été démenti par la SPG qui refuse toutefois de livrer le montant exact. «Nous ne communiquons jamais le coût de nos opérations, martèle Dominique Bakis-Metoudi, directrice de la SPG. Mais je peux vous dire que la seule façade revient à 10 millions. Il faut en outre s’abstenir de comparer ce qui est incomparable, comme le prix de location pratiqué dans un édifice voisin rénové.»

L’affaire a surtout heurté les deux extrêmes de l’hémicycle parlementaire. A peine la nouvelle était-elle diffusée que le MCG réagissait, mardi à 8h12. Le mouvement, qui avait commencé par défendre Mark Muller dans ses démêlés judiciaires privés, recommande désormais sa démission. «On comprend que les milieux immobiliers le jugent bon magistrat, ironise Eric Stauffer, président du MCG. Cela me choque que l’Etat se déleste de 52 millions en dix ans sans devenir propriétaire de quoi que ce soit.»

Dans un communiqué plus tardif et plus étayé, le Parti socialiste exige un audit du DCTI, le département de Mark Muller, et sa gestion par une délégation gouvernementale. Pour le PS, «le fonctionnement politique de Mark Muller est systématique et clair: il est en phase directe avec les promoteurs privés et les avantage de manière inacceptable». Le parti cite des exemples, notamment ses refus que l’Etat achète des parcelles sur les terres récemment déclassées des Cherpines, ou d’aider la commune de Chancy à bâtir du logement social, préférant qu’un privé s’en charge.

Sur la même longueur d’onde, l’écologiste Sophie Forster Carbonnier ajoute à la liste l’acquisition ratée par l’Etat d’un terrain bradé, proche des organisations internationales. «Il y a une apparente volonté chez Mark Muller d’investir le moins possible, quitte à laisser passer des occasions au profit des promoteurs privés, estime la députée. Cela trahit une distance insuffisante par rapport aux milieux qui l’ont fait élire.»

Mais la perplexité se diffuse plus largement. Les députés Bertrand Buchs (PDC) et Ivan Slatkine (PLR) estiment ainsi que le loyer convenu mérite d’être vérifié quant à sa conformité aux prix du marché. «De façon générale, ce département donne l’impression que personne ne dirige la barque, lâche Bertrand Buchs. Les dossiers doivent avancer: ils ne peuvent pas attendre les prochaines élections dans deux ans.» L’UDC Eric Leyvraz enfonce le clou: «Je crois que Mark Muller a perdu la confiance des gens: il paie de la sorte un certain laisser-aller, un aspect superficiel.»

La location par le canton du Saint-Georges Center est liée au projet d’optimisation des locaux de l’Etat de Genève (OLEG). «Ce concept vise d’une part à libérer les immeubles que l’Etat occupe en Vieille-Ville en rassemblant les collaborateurs dans des bureaux conformes aux nouvelles normes, qui permettent de concentrer plus d’employés sur les mêmes surfaces, explique Mark Muller. D’autre part, ces normes doivent notamment s’appliquer au bâtiment David-Dufour (où est logé son propre département, ndlr) qui doit être désamianté. Pendant ces travaux, les collaborateurs seront déplacés dans le Saint-Georges Center.»

La gestion des locaux de l’Etat incombe au département du libéral. Elle a essuyé en 2008 un audit critique de la Cour des Comptes. «La Cour ne constate pas une amélioration significative de la situation», écrivait-elle le 30 juin dernier lors d’un suivi. L’organe notait que l’Etat économiserait en utilisant certains de ses propres biens qu’il loue à des tiers, à des loyers parfois inadaptés aux conditions du marché, au risque de subir un manque à gagner.

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