Le vote n'est pas seulement franc, il est massif. Par 96 voix contre 36, la Constituante vaudoise a voté vendredi un article qui accorde aux étrangers les droits politiques communaux et cantonaux. Le vote et l'éligibilité. Dans la tribune du public, Ana Caldeira, la jeune présidente de la Chambre lausannoise des immigrés, rayonne: «C'est formidable, j'espère que cela va encourager les Genevois qui votent ce week-end!» Comme elle, les quelques représentants des communautés étrangères qui assistaient au débat n'en attendaient pas tant. Les droits communaux paraissaient probables, le reste était loin d'aller de soi.

Certes, il ne s'agit que d'une première lecture. Il y en aura une seconde, après une consultation publique. Enfin, le peuple devra se prononcer sur la nouvelle Constitution dans son ensemble. Face à ces échéances, le plénum a suivi la stratégie du groupe interpartis «Osons»: aller le plus loin possible au premier débat.

D'entrée de jeu, la Constituante était ouverte aux droits politiques sur le plan communal. Présidée par le libéral Jean-Pierre Kulling, la commission proposait de les accorder aux étrangers qui résident en Suisse depuis six ans. C'est moins que les huit ans prévus par le projet soumis au verdict des Genevois. «Notre proposition est un coup de canif dans l'immobilisme tel qu'il ressort du sondage qui a récemment été effectué auprès des communes vaudoises, souligne le député. L'octroi de droits politiques et la naturalisation ne sont pas des démarches opposées, mais complémentaires. Un étranger peut vouloir s'intégrer sans rompre avec son pays d'origine.»

Bien cadré et préparé, le débat de vendredi n'a jamais pris la forme d'un affrontement entre la gauche et la droite. Néanmoins, cette dernière est beaucoup plus réticente, notamment pour les droits cantonaux. Une partie des radicaux se déclare d'accord pour ceux-ci, même l'éligibilité, mais à condition d'allonger à dix ans la période de résidence. «La majorité de notre groupe est d'accord pour les droits communaux, mais cela ne doit pas être un premier pas», avertit la libérale Claudine Amstein.

Il y a aussi les «neinsager». Le libéral Thierry de Haller ne croit pas à la valeur d'intégration des droits politiques. «Ce qui compte, assure-t-il, c'est la volonté de devenir membre à part entière du club. Or celle-ci fait défaut, l'idée de se joindre à nous ne suscite plus l'enthousiasme. Si les étrangers veulent unir leur destin au nôtre, qu'ils engagent les procédures de naturalisation prévues à cet effet.»

Une bonne partie du débat porte sur la question de savoir si l'on peut diviser les droits politiques. Les partisans du tout ou rien se manifestent. Il apparaît toutefois qu'il est plus aisé de séparer le niveau communal du niveau cantonal que de distinguer entre droit de vote et d'éligibilité. En outre, certains arguments utilisés par les partisans du «rien» se retournent contre eux: «Imaginez, si l'on n'avait donné aux femmes que le droit de vote communal!», s'exclame l'un d'entre eux.

Mais les constituants semblent aussi inspirés par la conviction que l'octroi des droits politiques aux étrangers entre dans une évolution inéluctable. Si ce n'est qu'une affaire de rythme, autant opter pour la rapidité. Le président de la commission, Jean-Pierre Kulling, a cité Victor Hugo: «Rien n'est plus puissant qu'une idée dont le temps est venu.»

On passe aux votes, selon une procédure assez complexe, habilement orchestrée par Yvette Jaggi, la présidente du jour. La durée de résidence nécessaire d'abord. Dans un premier temps, les cinq ans de la gauche l'emportent de justesse sur les dix ans de la droite, avant que l'assemblée ne décide d'en rester aux six ans proposés par la commission. Puis vient la question centrale: les droits politiques doivent-ils être étendus au niveau cantonal? Il n'est déjà plus question à ce stade de distinguer entre droit de vote et droit d'éligibilité. Les constituants disent oui par 91 voix contre 51. A ce point de la procédure, il n'y a plus qu'un choix à faire: soit adopter l'alinéa sur les étrangers dans sa version large, soit le supprimer complètement. Entre le presque tout et le rien du tout, les constituants vaudois votent pour la première solution.