Politique 

Un ministre jeune pour porter la révolution digitale au Conseil fédéral

Alors que la succession de Didier Burkhalter est ouverte, des voix plaident pour l'entrée d'une nouvelle génération à Berne, plus à même de faire du dossier numérique une priorité

Un fonds de 10 milliards d’euros pour développer l’industrie du futur en France. Une enveloppe de 3,9 milliards de dollars canadiens pour stimuler la recherche au sein des entreprises. A l’impulsion du président français Emmanuel Macron (39 ans) et celle du premier ministre canadien Justin Trudeau (45 ans) pour promouvoir le développement numérique de leur pays, le Conseil fédéral suisse répond bien timidement: Johann Schneider-Amman a demandé mardi 150 millions de francs pour digitaliser l’enseignement, sans que l’on sache encore où l’argent doit être trouvé.

La Suisse manque-t-elle de dirigeants jeunes capables de mettre l’agenda numérique helvétique sur les rails? La question se pose à l’heure où un siège est à pourvoir à Berne après la démission de Didier Burkhalter du Conseil fédéral. Au-delà du critère régional ou de genre, et si l’âge comptait lui aussi?

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Avec une moyenne de 57 ans, le collège actuel est à l’image du parlement: masculin et âgé. Et il n’est pas vraiment réputé pour son goût des nouvelles technologies. Mis à part Alain Berset (45 ans) et Johann Schneider-Amman (65 ans), aucun des conseillers fédéraux ne possède de compte Twitter. Sans être un impératif, le détail surprend. L’absence d’un département dédié ou d’un Secrétariat d’Etat au numérique étonne elle aussi, à l’heure où la plupart des Etats en sont dotés.

«Des cacahuètes»

Un ministre quadragénaire, en phase avec son époque, capable d’amener un nouveau souffle et d’entendre les revendications de la jeunesse serait-il plus à même de faire du dossier numérique une priorité? Jean-Henry Morin, professeur de systèmes d’information à l’Université de Genève, en est persuadé. «Aujourd’hui, il n’y a personne sous la coupole pour incarner ce dossier pourtant fondamental et dans lequel il faut investir massivement, déplore-t-il. Sous peine de se retrouver largué.» Et l’enveloppe de 150 millions de francs? «Sur un budget quadriennal de 26,387 milliards, c’est des cacahuètes.» Au moins 25 milliards seraient selon lui nécessaire, en se fondant sur le budget alloué à la transition numérique en France.

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Johann Schneider-Ammann veut investir dans la formation numérique

«Il faut surtout observer comment l’argent est investi, note Aline Isoz, consultante numérique. L’achat d’ordinateurs ne révolutionnera pas la manière d’apprendre, il faut un changement d’approche en profondeur.» Problème: une absence totale de «culture numérique» au gouvernement. «La bannière générationnelle ne résout pas tout, mais il y a effectivement une question de sensibilité, d’intérêt pour des approches expérimentales, des projets pilotes. Le gouvernement ne sort pas de sa zone de confort et se rassure avec des rankings d’innovation biaisés et contre-productifs, mais en réalité en dehors de Roche et de Novartis, la Suisse stagne.» Publié en novembre dernier, le Manifeste digital pour la Suisse reproduit selon elle les mêmes schémas. «Les 75 membres tous issus du sérail politique ou de l’économique traditionnelle, aucun profil vraiment disruptif.»

Menace ou opportunité

«A Berne, le numérique est davantage perçu comme une menace que comme une opportunité, renchérit Barry Lopez, coordinateur romand du projet Easy Vote qui incite les jeunes à participer à la vie civique. C’est une question de mentalités, de générations.» Celui qui est aussi l’assistant parlementaire d’Isabelle Moret ajoute: «Quand je vois le nombre de têtes grises au parlement, je suis jaloux du grand renouvellement à l’œuvre à l’Assemblée nationale française.»

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Alors, l’âge du candidat doit-il être un motif de sélection? Au nom de la diversité et de l’équilibre des représentations? Sylvie Reinhard, cheffe de projet chez Engagement Migros et membre du bureau du journal alémanique en ligne Republik, approuve. «La transition numérique va profondément bouleverser l’organisation de la société, nous avons besoin d’un regard frais pour l’aborder. Quelqu’un qui puisse saisir l’évolution et prendre le pouls des jeunes générations.»

«Ni un inconvénient, ni un faire-valoir»

«Lors de la succession de Pascal Couchepin en 2009, la question était plus cruciale car le Conseil fédéral était alors très âgé, estime Philippe Nantermod, conseiller national PLR. C’est moins le cas aujourd’hui. Etre jeune ne doit ni représenter un inconvénient ni devenir un faire-valoir.» Pour Elmar Mock, fondateur de la société Creaholic, l’intérêt l’emporte sur l’âge en matière d’innovation. «En revanche, il est vrai que les jeunes ont davantage le courage de tenter des expériences a priori impossibles. Cette fougue peut être bénéfique, mais il faut un équilibre avec l’expérience.»

Fonction régalienne?

Jean-Henry Morin n’en démord pas: le retard se creuse. «Planifier la transformation numérique constitue une fonction régalienne de l’Etat, on ne peut pas se contenter de laisser faire l’économie, estime le professeur. Il faut penser aux reconversions dues à la robotisation, le stockage des données, mais aussi adapter l’enseignement et stimuler la recherche.» En filigrane, la candidature du Genevois Pierre Maudet: 39 ans et une sensibilité pour les enjeux digitaux en matière de sécurité et de protection des données.

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Mais pour Aline Isoz, un sauveur de l’Agenda numérique à Berne ne suffira pas. «La structure du Conseil fédéral empêche tout leadership. Le consensus règne. Une voix ne peut pas porter seule un message, il faut un effort commun.» Le risque à long terme si rien ne change? «Perdre en compétitivité et créer une société d’analphabètes numériques à deux vitesses avec, de surcroît, une multitude de chômeurs.» Aline Isoz va même plus loin: «S’il ne se réveille pas, l’Etat pourrait perdre la main sur ce domaine, au profit de la société civile, mais aussi des entreprises.»

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