Déjeuner avec Philippe Receveur

Un ministre qui part vers le privé

Le conseiller d’Etat PDC jurassien, pur produit du service public, a surpris son monde en annonçant qu’il ne briguerait pas de troisième mandat au gouvernement

La cinquantaine, en pleine forme, Philippe Receveur exprime l’envie de faire autre chose

Comme celles annoncées quelques jours auparavant du ministre Michel Probst et du maire de Delémont Pierre Kohler, l’annonce du retrait gouvernemental du conseiller d’Etat PDC jurassien Philippe Receveur, à fin 2015, a surpris. Ce d’autant que l’explication officielle était laconique: «D’autres perspectives s’offrent à moi pour 2016.»

A 51 ans, le magistrat est en forme physique – il le confirme avec conviction –, n’est pas lassé, au point qu’il était acquis qu’il briguerait un troisième et dernier mandat gouvernemental, comme le permet la Constitution. Il l’avait même laissé entendre ces derniers mois.

L’annonce précipitée d’un retrait inattendu cacherait-elle quelque chose? «Absolument pas», rétorque Philippe Receveur, souriant, détendu, au moment de s’asseoir à la table du restaurant Metropole à Delémont, «où j’apprécie de venir, pour affaires et à titre privé, pour la qualité de la cuisine et la proximité des quais de la Sorne, qui me parlent», dit le ministre avec l’emphase rhétorique qui le caractérise.

L’écusson jurassien à la boutonnière – «Ma Légion d’honneur», dit-il –, le dernier bouton de chemise ouvert et le nœud de cravate lâche, Philippe Receveur est un pur produit de la politique – il fut secrétaire général du PDC du Jura – et du secteur public jurassien (sa licence en droit en poche, il fut juriste à l’administration, chef du Service des véhicules et ministre depuis huit ans).

Tout en s’intéressant aux intérêts de son interlocuteur, le futur ex-ministre se plaît à briser l’image de technocrate un brin hautain qu’il a parfois dans le public. Il raconte qu’il joue du piano, fait du sport et de la moto. «Tout jeune, j’avais même été pris avec mon vélomoteur dans un radar, ce qui avait choqué mon père, maître d’auto-école», dit un Philippe Receveur qui avoue que la griserie de la vitesse l’a quitté, et qu’il lui préfère les longues balades vers l’Alsace et les Vosges, lui au guidon de sa Yamaha 1000, madame à l’arrière.

Avec une théâtralité qu’il entretient, le magistrat déguste goulûment le vin qu’il a retenu. Le canard de l’entrée servi, il doit répondre: pourquoi partir, alors que sa réélection semblait acquise et que, depuis 2010 où il est devenu ministre de l’Environnement et des infrastructures – après avoir dû accepter le Département de la santé entre 2007 et 2010, dont personne ne voulait –, il donnait l’impression de s’épanouir? «Lorsque j’ai été élu au gouvernement en 2006, à 43 ans, je m’étais déjà convaincu qu’il n’était pas envisageable qu’à mon départ, tout soit fini, que je sois un pensionné.» Le Jura et son gouvernement seraient-ils trop étroits pour qu’il s’y réalise pleinement? Serait-il lassé des «petites» affaires jurassiennes? Fidèle à lui-même, Philippe Receveur fronce rudement les sourcils, lance les mains vers l’avant et met en scène une réponse qui claque. «Non et non. Je siège dans différences ­conférences nationales ainsi qu’au congrès des pouvoirs locaux et régionaux du Conseil de l’Europe. J’y ai appris qu’il n’y a pas de grands ou de petits Etats, de grands ou de petits problèmes. Nous avons les mêmes affaires et des défis qui ne sont pas plus ou moins importants. Et non, le Jura n’est pas trop petit, bien au contraire. C’est un jeune canton de 35 ans, qui s’est fait sa place dans la Suisse confédérale. C’est passionnant.»

Ainsi donc, Philippe Receveur veut une nouvelle vie après celle de ministre. Ne craint-il pas de désacraliser le mandat gouvernemental? «Au contraire, j’entends mettre en valeur les compétences acquises dans une activité exécutive collégiale, comme la capacité d’analyse des dossiers et du cadre dans lequel ils se présentent, l’anticipation, l’interdisciplinarité ou la nécessité de devoir fédérer des forces a priori contraires, avec un haut degré d’exposition.»

Où ira-t-il faire fructifier ses compétences ministérielles? «J’ai encore quelques options, dont une a ma faveur. Je ne peux pas en dire davantage aujourd’hui. Je tiens aussi à rester un ministre à part entière jusqu’au terme de mon mandat, dans dix mois.» Ne craint-il pas que se réalise la formule d’un certain Jean Studer, qui avait délaissé le gouvernement neuchâtelois, lui préférant la présidence du conseil de banque de la Banque nationale suisse, affirmant qu’une fois son départ annoncé, un conseiller d’Etat n’est plus le chef? «Ce n’est pas ce que je constate, affirme Philippe Receveur. J’ai vu au contraire mes services m’interpeller pour faire avancer les dossiers.» Entre autres, rédiger un nouveau règlement d’eau pour le Doubs qui limite l’impact des éclusées et la concrétisation de la stratégie énergétique qui prévoit notamment le recours à la géothermie et à l’éolien. «Prises séparément, ces options heurtent. Je me suis appliqué à faire de la question énergétique une thématique globale. Pour y parvenir, nous avons besoin de toutes les sources d’énergie. Il faut l’expliquer et obtenir l’aval de la population. Je présenterai cette année le concept d’implantation des éoliennes. On pourrait en construire plus d’une centaine dans le Jura, nous nous limiterons à quelques dizaines. Si le programme passe, ma méthode aura été la bonne. S’il échoue, je ne serai plus l’homme de la situation.»

L’entrecôte avalée, devant une petite assiette de fromages, Philippe Receveur se dit enthousiaste à l’idée d’opérer un virage dans sa carrière, «une relance professionnelle, une vraie césure».

Il restera citoyen d’un Jura «dont je suis très fier, qui s’accomplit, s’émancipe et a su prendre ces derniers mois les décisions qui le feront grandir». Il pense notamment aux leçons du vote du 24 novembre 2013, lorsque le Jura bernois a décidé de ne pas s’allier institutionnellement au Jura. «Il fallait régler cette affaire. Cela ne s’est pas fait dans le sens souhaité, mais les choses sont désormais claires. Je souhaite que Moutier intègre le canton du Jura, le moment est venu. Aujourd’hui, nous sommes un canton qui se développe. Il faut se souvenir qu’en 1815, le Jura est entré dans la Confédération dans les bagages du canton de Berne, qu’il en fut longtemps une province éloignée. Je préfère mille fois sa situation d’aujour­d’hui.»

«Je souhaite que Moutier intègrele canton du Jura, le moment est venu»