Il fait partie des rares experts internationaux de la lutte contre la faim. Ancien bras droit du premier rapporteur spécial de l’ONU sur ces questions, Christophe Golay est devenu LA référence genevoise en matière de droit à l’alimentation. Le jeune chercheur, qui a publié deux livres sur ce thème, est actif au sein de l’Académie de droit international humanitaire et de droits humains. Il enseigne également au Centre d’enseignement et de ­recherche en action humanitaire.

Le Temps: Quels sont les moyens de lutte contre la faim?

Christophe Golay: Historiquement, il existe trois approches. L’une est basée sur la sécurité alimentaire. Il s’agit d’un objectif qui n’est assorti d’aucune politique spécifique. Devant un outil si peu efficace, la fin des années 1990 a vu émerger le droit à l’alimentation, soit une approche intégrant les composants traditionnels de la sécurité alimentaire – accès, disponibilité, qualité de l’alimentation –, mais comprenant aussi des obligations pour les Etats. La troisième approche, une revendication politique pour l’instant non reconnue dans un texte international, est celle de la souveraineté alimentaire.

– Quelle est la population la plus à risque de manquer de nourriture?

– Cela fait quarante ans que le nombre de sous-alimentés, principalement des exclus ou des minorités, n’a pas diminué. L’Inde est le pays qui compte le plus de cas. Mais sur les 850 millions de personnes qui souffrent de faim dans le monde, 70% sont des femmes ou des filles.

– Comment explique-t-on cela?

– Par des discriminations multiples. A commencer par les inégalités salariales, qui existent en Suisse, mais qui ailleurs sont encore plus criantes. Par exemple au Guatemala, la loi interdit aux femmes de toucher une rémunération, exclusivité masculine.

– Comment voyez-vous l’évolution du droit à l’alimentation dans quinze ou vingt ans?

– La division qui règne depuis la guerre froide entre droits civils et politiques [interdiction de la torture, etc.], et droits économiques et sociaux [alimentation…], va s’estomper. A partir du 5 mai prochain, les violations de ces derniers seront justiciables [plaintes individuelles et collectives] à l’ONU, comme c’est le cas depuis longtemps pour les droits civils et politiques. Dans les prochaines décennies, le nombre d’Etats acceptant cette procédure va augmenter. Tout comme la mise en œuvre juridique [comme en Inde] et politique [comme au Brésil] du droit à l’alimentation au niveau national. Ces prochaines années verront aussi la prise en compte du droit à l’alimentation dans les politiques internationales, notamment commerciales. Par ailleurs, une question centrale des négociations de la nouvelle mouture des Objectifs du millénaire, établis par l’ONU et s’arrêtant en 2015, est de savoir si elle sera basée ou non sur les droits humains – lutte contre la faim, accès à l’eau, etc.

– Le droit à l’eau est distinct de celui à l’alimentation.

– Oui. Lors de la création du mandat de rapporteur spécial en 2000, rien n’existait sur l’eau. Dans son premier rapport, ce dernier a signalé que l’alimentation était liquide et solide. Les Etats ont donc accepté d’intégrer cet élément à son mandat, jusqu’en 2008, où l’accès à l’eau et à l’assainissement est devenu une problématique autonome.

– Vous citiez les exemples du Brésil et de l’Inde au sujet des mises en œuvre juridiques et politiques. Pouvez-vous en dire davantage?

– Le Brésil est un exemple rare de réussite dans la lutte contre la faim. Entre 2003 et 2010, la mortalité infantile y a été réduite de 74%. Car les autorités brésiliennes ont instauré un système d’assistance sociale participatif – coordonné par 17 ministres et une trentaine de représentants de la société civile – et l’ont accompagné de changements législatif et constitutionnel. L’Inde, par contre, n’est pas parvenue à réduire ses chiffres de la faim. C’est pourtant l’un des rares pays où l’on peut évoquer le droit à l’alimentation devant un juge interne. Toutefois, depuis environ douze ans, les programmes de distribution alimentaire y sont mieux mis en œuvre.

– A quoi doit-on ces progrès?

– Dans le cas brésilien, à l’ancien président Lula. Et en Inde, aux plaintes d’ONG devant la Cour suprême, dans des cas où des gens mouraient de faim dans l’Etat du Rajasthan, alors que des réserves de nourriture inutilisées depuis six mois étaient entreposées à une dizaine de kilomètres de là. L’Inde reste cependant un excellent exemple de protection juridique. Mais la Chine, elle, parvient à de meilleurs résultats, sans dispositif légal comparable.

– Pourquoi Genève est-elle importante dans votre domaine?

– L’histoire du droit à l’alimentation se situe entre la ville du bout du lac [mécanismes de protection des droits humains, avec la présence du Haut-Commissariat aux droits de l’homme] et Rome [abritant l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO)]. La dialectique entre ces deux villes est extrêmement forte. C’est à Genève que des experts ont défini en 1999 le droit à l’alimentation. Mais c’est Rome qui a décidé en 2002 de se doter d’outils plus pratiques et négocié 19 directives détaillées, adoptées en 2004 à l’unanimité. Toutefois la FAO, agence onusienne spécialisée, ne dispose pas de mécanisme de surveillance. Tout ce qui relève de la pression, du contrôle ou de la surveillance, dépend de Genève, qui demeure aussi une place centrale en raison de la présence d’entreprises de négoce de matières premières et de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), dont les activités influencent la faim dans le monde.

– Peut-on nourrir plus de 7 milliards d’habitants de la planète?

– L’augmentation démographique, moins rapide que l’augmentation de la production agricole, n’est pas une cause de la faim dans le monde. La terre a largement assez de ressources pour nourrir toute sa population. Le problème repose sur des inégalités dans l’accès à ces ressources, de gaspillage ou de report de production pour l’alimentation du bétail [le rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation a proposé, jusqu’ici sans succès, un sommet sur le végétarisme, ndlr].

– Un mot sur votre contribution de quelques mois aux travaux de la Constituante genevoise?

– Le nouveau texte fondamental du canton de Genève, entrant en vigueur ce 1er juin, est très progressiste. Il comprend la protection du droit à l’environnement, à la santé, à l’alimentation, etc. Jusqu’ici, il n’y avait que le droit au logement.

– Est-ce inédit en Suisse?

– Dans un pays nettement en retard sur la reconnaissance nationale des droits économiques et sociaux, Genève et Fribourg font figure d’exception.

– La crise de la dette aggrave-t-elle les statistiques de la faim?

– Bien évidemment, du moment qu’il y a pression sur les budgets des ménages…

– Meurt-on de faim en Europe?

– Il existe des cas de malnutrition. Même à Genève, l’accès à l’alimentation n’est pas acquis pour tous. Selon une étude récente pour FIAN Suisse de trois étudiants de l’IHEID, ce problème qui touche surtout des familles monoparentales, mais aussi les sans-papiers, concerne plus de 20 000 personnes.

– Que vous inspire le récent scandale de la viande de cheval?

– Le contrôle de la chaîne alimentaire par quelques acteurs, plus que sa perméabilité, est préoccupant. L’une des expressions de cette réalité, ce sont les droits de propriété intellectuelle sur les semences. Syngenta et autre Monsanto font aujourd’hui des procès aux petits agriculteurs concernant l’accès à leurs produits.

«Il sera aussi possible de porter plainte pour une violation de droits économiques et sociaux, dont fait partie le droit à l’alimentation»