La ruée vers le nord. A Yverdon, lors de la rentrée le 23 octobre, la Haute Ecole vaudoise d'ingénierie et de gestion (HEIG) rassemblera la totalité des filières techniques et de gestion d'entreprise, jusqu'ici basées à Lausanne. Quelque 800 étudiants et 200 enseignants investiront le Centre Saint-Roch, au nord de la gare, doublant l'effectif de l'ex-école d'ingénieurs. Sur trois emplacements - à Saint-Roch, à la route de Cheseaux ainsi qu'à Y-Parc pour des laboratoires -, cette école professionnelle comptera plus de 1500 étudiants et 700 employés. C'est le plus grand site de la Haute Ecole spécialisée (HES) de Suisse occidentale. Un tel afflux va transformer Yverdon.

De Paillard à Y-Parc

L'histoire se raconte par les murs. Certains couloirs de Saint-Roch sentent encore la peinture. Ces bâtisses étaient celles d'Hermes Precisa, anciennement Paillard. Jusqu'à 4000 ouvriers se sont affairés là. On allait travailler soit chez Paillard, soit «aux piles», chez Leclanché, ou «aux ateliers» - des CFF.

5000 jeunes en formation

Ce passé industriel colle encore à la peau d'Yverdon, qui s'est pourtant démenée pour s'en détacher. Dès les années 80, avec le thermalisme. Les bains attirent une clientèle intéressante, mais ne suffisent pas à revivifier une cité. Une grosse décennie plus tard, c'est Y-Parc. Ces jours, la ville a confirmé l'importance de ce site d'entreprises technologiques en acquérant la majorité du capital de la société qui l'exploite. Mais là encore, l'impact reste particulier.

Avec la HEIG, la municipalité est sûre de tenir le bon bout. Rémy Jaquier, le syndic, aime répéter que sa ville devient le deuxième pôle de formation postobligatoire du canton. En comptant la HEIG, le centre de formation professionnelle du Nord vaudois - aussi à Sainte-Croix et Payerne - ainsi que le gymnase et la formation des CFF, la ville et sa région recensent plus de 5000 jeunes formés dans de nombreuses filières.

Yverdon bénéficie par ailleurs des largesses du Conseil d'Etat: après le déménagement d'une partie de l'administration des impôts, le regroupement de la HEIG constitue un nouveau cadeau. Un choix de politique régionale plutôt que scolaire, qui a d'ailleurs provoqué des grincements de dents à la Haute Ecole de gestion de la proche Neuchâtel (LT du 24.03.06).

Les responsables vaudois ont leur argument: «Nous suivons les directives fédérales», lance Christian Kunze, directeur de la HEIG. Le site d'Yverdon fait figure de bon élève dans le paysage des HES, alors que la Confédération fait pression pour réduire le nombre d'établissements. Cette greffe dans le Nord vaudois nécessitera néanmoins «de construire un campus», relève Rémy Jaquier. Avec l'espoir que certains jeunes restent dans la ville après leurs études.

Accueillir les jeunes

En fait de campus, pour l'heure, les environs de Saint-Roch paraissent plutôt sinistres. Un stade et un bowling défraîchis, des entrepôts, et aucun vendeur de kebabs à l'horizon. Une lacune, pour un lieu de formation...

Christian Kunze argue de la proximité du centre-ville. Et les autorités assurent qu'elles se mobilisent pour l'accueil des étudiants et des professeurs. Entre 10 et 15% des jeunes logent sur place, selon les estimations des HES. Municipalité et direction de l'école lancent des appels à la population pour louer des chambres aux jeunes, tandis que les gérances se familiarisent avec la colocation. L'ancien hôtel modulaire d'Expo.02, proche de Saint-Roch, est mis à profit, notamment pour héberger les étudiants étrangers de passage. Les promoteurs de maisons estudiantines de Lausanne ont été approchés.

Afin de relier les deux sites d'enseignement, un plan de mobilité douce est en cours, avec à la clé des vélos sécurisés prêtés aux utilisateurs. Le Développement du Nord vaudois crée une association «J'étudie à Yverdon», pensant notamment à une carte de rabais pour les commerces et une bourse aux petits boulots. Pour la détente après les cours, Rémy Jaquier évoque les projets à l'agenda: un plan d'eau dédié aux sports nautiques et le remaniement des berges du lac - l'ancien arteplage -, qui offrira des espaces pour les sports.

Au Conseil d'Etat, Anne-Catherine Lyon couvre d'éloges les autorités locales: «Alors qu'elles auraient pu rester indifférentes, leur compréhension de l'enjeu est fantastique. La collectivité restitue pleinement notre confiance.»

Question de mentalité

Mais la mue prendra du temps. La préfète Pierrette Roulet-Grin raconte une ville qui n'a pas encore pris la mesure de ce soudain «coup de jeune»: «Les attitudes évoluent, mais il reste un fond de mentalité ouvrière à Yverdon. Il a fallu quelques années pour que les Yverdonnois acceptent le tourisme du thermalisme. L'esprit de campus prendra donc un certain temps. J'espère que la ville affirmera son ouverture, par exemple en matière de service d'ordre, en se montrant assez conciliante face à la manière dont les jeunes évoluent en ville.» Rémy Jaquier veut se rassurer: «La cité a déjà changé, en attirant une population venue d'autres villes, porteuse d'une culture urbaine.»