Pourquoi la Banque Cantonale Vaudoise (BCV), recapitalisée une première fois voici moins d'un an, a-t-elle encore besoin de 1,25 milliard d'argent public? Comment est-ce possible, alors que ses risques avaient déjà été passés au peigne fin? Pour Pierre Chiffelle et Anne-Catherine Lyon, c'est à la justice de répondre. Rompant la collégialité gouvernementale, ils ont redit mardi qu'ils voulaient une plainte pénale du Conseil d'Etat contre les organes dirigeants de la banque et son réviseur externe. Ils ne contestent toutefois ni l'opportunité, ni le montant de la recapitalisation prévue.

La semaine dernière déjà, les deux socialistes avaient fait savoir qu'ils voulaient cette plainte, et non l'expertise annoncée. Ils ne s'étaient toutefois pas désolidarisés de leurs collègues. Ils ont franchi le pas, disent-ils, parce que Bernard Bertossa, l'ancien procureur du canton de Genève, a refusé d'être l'expert. En invoquant, selon Pierre Chiffelle, la nécessité de disposer des moyens de contrainte de la justice. Surtout, les deux élus mentionnent un document préparant la décision de recapitalisation et discuté au sein du Conseil d'Etat. Il y serait fait état d'indices «fondant l'ouverture d'une plainte». «C'est comme si on avait tous les outils en main et qu'on ne voulait pas s'en servir. Qui savait quoi? Qui a ignoré quoi? Qui a peut-être trompé le public?» demande Pierre Chiffelle, pour qui les accusations de faux dans les titres, gestion déloyale, particulièrement des intérêts publics, et faux renseignements sur une société peuvent être portées.

«Ce n'est pas grave de déposer plainte», a insisté Anne-Catherine Lyon, répétant que seul le juge a le pouvoir de lever le secret bancaire. Tous deux avocats de formation, les dissidents estiment qu'il faut avoir «une attitude décomplexée» vis-à-vis de la justice. Ils auraient aussi voulu que la décision de recapitalisation soit assortie d'un remboursement préférentiel de l'emprunt: «Pour montrer qu'on tient compte des intérêts des contribuables.» Minoritaires dans un gouvernement qui a pris grand soin de soigner le consensus depuis son élection en mars, les deux socialistes se défendent de faire un coup politique. «Ce n'est pas faute d'avoir essayé de convaincre», a expliqué Pierre Chiffelle, alors qu'Anne-Catherine Lyon notait gravement qu'elle «n'avait pas de plaisir à être là» et regrettait de ne pas être la porte-parole de tout le Conseil d'Etat. Un Conseil d'Etat au sein duquel le problème de la plainte envers la BCV fait depuis des jours l'objet de discussions aussi soutenues qu'ardues. Elle aurait été refusée par 4 voix contre 3, la troisième étant celle de Philippe Biéler, qui reste toutefois collégial et se refuse au moindre commentaire.

Au nom de la majorité du gouvernement, Jacqueline Maurer estime qu'il ne faut pas «agir sous le coup de l'émotion». Pour elle, si la recherche des responsabilités est «importante», elle n'est pas «prioritaire». A droite, on craint beaucoup de miner la crédibilité de la banque. On rappelle aussi que les plaintes qui ont à l'époque visé la BVCréd se sont terminées par un acquittement. Nullement ébranlée par les doutes de Bernard Bertossa sur la faisabilité du mandat, Jacqueline Maurer tient toujours au principe d'une expertise neutre, qui pourrait toutefois être menée par plusieurs personnes. Elle estime que la collaboration de la banque et celle des fonctionnaires et magistrats garantissent un travail crédible. Et elle ne juge nullement décisif le document examiné par le Conseil d'Etat: «A ce stade, les éléments pour déposer plainte ne sont pas réunis.» Un remboursement prioritaire est refusé car il obérerait trop le fonctionnement de la banque.

Le Conseil d'Etat dira d'ici à lundi ce qu'il pense d'une commission parlementaire. «Vu la complexité du dossier», Pierre Chiffelle et Anne-Catherine Lyon la jugent mal adaptée. Les conséquences sur l'ambiance politique ne font, elles, guère de doutes: «On verra dans quelle mesure la confiance a disparu», lâche Jean-Claude Mermoud, vice-président du gouvernement.