Médias

Un nouveau journal pour accompagner le café

Destiné aux bistrots, le trihebdomadaire «Micro», lancé lundi par d’anciens collaborateurs du «Matin», se veut populaire et proche des gens. Un pari courageux dans un marché de la presse en crise

La Suisse romande se réveillait l’été dernier avec la gueule de bois. Elle perdait sa «vitamine orange», selon le fameux slogan du journal Le Matin supprimé fin juillet suite notamment à une perte enregistrée en 2017 de 6,3 millions de francs. Un crève-cœur pour de nombreux lecteurs dont le quotidien, vieux de 125 ans, faisait partie du rituel du petit café avalé au bistrot. Six mois plus tard, une équipe d’anciens collaborateurs se propose de reprendre le flambeau. Ce lundi, ils ont lancé le nouveau trihebdomadaire Micro, dont le numéro zéro, édité à 3000 exemplaires, est désormais consultable dans de nombreux cafés-restaurants de Suisse romande.

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«Le nom de Micro s’est imposé rapidement, raconte le journaliste et écrivain Fabien Feissli, président de l’association du même nom. Il rappelle à la fois le micro-journalisme et l’action de tendre le micro aux gens.» La publication se propose de renouer avec les fondamentaux du reportage sur le terrain et de la rencontre, mais déclinés de manière moderne, itinérante et participative. «Nous n’avons pas de locaux, poursuit Fabien Feissli, le journal est conçu et écrit dans des bistrots. Le public est invité à apporter sa contribution à nos séances.»

Pour l’heure, tout le monde est bénévole. Le but à terme est de pouvoir salarier des gens et payer correctement les piges

Fabien Feissli, président de l’association Micro

Les cafés-restaurants sont au cœur de la démarche de Micro. Non distribué en kiosques ou en caissettes, le journal sera principalement disponible dans les établissements publics; les lecteurs privés pourront évidemment aussi s’abonner. Le concept proposé est original: les tenanciers pourront payer la moitié de leur abonnement (fixé à 300 francs) sous la forme de bons cadeaux valables seulement dans leur établissement. Ces coupons seront ensuite redistribués aux abonnés.

L’habitant de Penthalaz plutôt que Rihanna

Cette approche gagnant-gagnant séduit Gilles Meystre, président de l’association GastroVaud, qui se réjouit de l’arrivée de ce nouveau journal sur les tables romandes: «Nous encourageons nos membres à soutenir cette initiative. En mettant en avant l’habitant de Penthalaz plutôt que la chanteuse Rihanna, Micro fait écho à nos propres valeurs, celles du local et du régional. Sa démarche conforte également la vocation sociale de nos cafés, celle d’être des places de village.»

Concrètement, le noyau du journal est composé de deux journalistes et d’un graphiste, tous trois licenciés par l’éditeur Tamedia lors de la fermeture du Matin. «Nous sommes entourés d’une quinzaine de personnes, précise Fabien Feissli. Pour l’heure, tout le monde est bénévole. Le but à terme est de pouvoir salarier des gens et payer correctement les piges.» Pour le lancement, une opération de crowdfunding a été lancée sur internet afin de récolter au minimum 90 000 francs, ce qui permettrait de financer les frais d’impression et de livraison durant quatre mois (il faut 250 000 francs pour une année entière). La suite de l’aventure dépendra donc du succès de cette campagne de financement participatif, qui se terminera le 28 février.

Concurrence de l’offre gratuite

Ce principe du crowdfunding laisse néanmoins sceptique Philippe Amez-Droz, chercheur enseignant au Medialab de l’Université de Genève: «Au-delà de la forte réaction émotionnelle suite à la disparition d’un titre emblématique comme Le Matin et de la sympathie entourant un tel projet, s’appuyer sur l’aide de donateurs pose la question de la pérennité financière du journal à long terme. Il faut être conscient qu’il s’agit d’un nouveau produit qui arrive dans un marché des médias romands totalement saturé. Sans oublier la concurrence de l’offre gratuite que peut représenter 20 minutes.»

«Le risque entrepreneurial est certes élevé, la démarche est d’autant plus courageuse», défend de son côté l’économiste vaudois Samuel Bendahan, qui a suivi l’élaboration du projet. Le conseiller national socialiste ajoute: «L’atout des fondateurs de Micro, c’est d’avoir déjà noué de sérieux contacts auprès des cafetiers-restaurateurs. L’équipe a mis sur pied une structure légère, sans investissements lourds. Elle a une approche très start-up qui lui permet de se montrer très agile et de s’adapter. Le pari n’est pas facile, mais il est possible.»

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