Quel pataquès ce fut! L’Office fédéral de la santé publique (OFSP) qui publie des chiffres sur les lieux de contamination du coronavirus avant de les corriger, et les cantons qui transmettent d’autres données. Dans le grand public, on ne savait plus à quel saint se vouer. Pour éviter une telle confusion, l’OFSP et les cantons viennent de se mettre d’accord pour adopter le logiciel Sormas, de manière à ce que la Confédération puisse créer une banque de données qui devrait être opérationnelle à la fin du mois de septembre prochain. Des informations cruciales pour suivre au jour le jour la chaîne de transmission du virus et ainsi prévenir une deuxième vague.

Au cœur de la vieille ville de Berne, le canton a installé sa nouvelle cellule de traçage, qui carbure à plein régime. Une trentaine d’enquêteurs y multiplient les appels pour rappeler les consignes en cas d’isolement ou de quarantaine. Ils suivent actuellement quelque 300 personnes confinées dans leur logement. Un travail plus exigeant qu’on ne l’imagine: «Il nécessite des qualités de détective pour la recherche d’informations comme de psychologue lorsqu’il faut faire preuve d’empathie», note le chef de la cellule, Hanspeter Canal.

Un système menacé d’explosion

Dès la sortie du semi-confinement à fin avril, le canton de Berne a décidé de professionnaliser ses enquêtes d’entourage. Il avait déjà une petite expérience dans la mesure où il avait dû fermer en 2019 toute une école à Bienne à la suite de l’apparition de la rougeole. En l’occurrence, il a dû trouver de nouveaux locaux pour cette cellule, qui peut être étoffée jusqu’à 60 enquêteurs. Celle-ci a connu sa plus grosse alerte lorsqu’un super-propagateur a infecté huit autres personnes dans une discothèque à Berne les 18 et 19 juillet dernier: 305 jeunes ont été mis en quarantaine. «Si nous avions connu plusieurs cas de cette ampleur simultanément, notre système de traçage aurait explosé», admet le conseiller exécutif bernois Pierre Alain Schnegg.

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Ce dernier n’est pas seulement le chef de la Direction cantonale de la santé. Il a aussi dirigé une entreprise développant des logiciels pour les entreprises durant près de trente ans avant de se reconvertir en politique. Dès le début de la crise, il s’aperçoit que les cantons ne peuvent plus se contenter de bricoler en compilant leurs données de traçage sur des fichiers Excel. En mars déjà, il se met en quête d’un «logiciel structurant» pour professionnaliser la saisie des données et collabore notamment avec les cantons de Lucerne et de Zurich. «Nous avons porté notre choix sur Sormas, un logiciel allemand développé pour combattre la maladie virale Ebola en Afrique», raconte-t-il. Au début, il y a eu quelques résistances: ce logiciel n’était «pas assez convivial, trop compliqué et trop chronophage». «Normal, tout le monde dit cela en pareille circonstance», rassure Pierre Alain Schnegg.

Un logiciel pour 700 000 francs

En juin dernier, la Confédération a acquis ce logiciel pour 700 000 francs, une somme qui a aussi permis de l’adapter aux conditions suisses. Désormais, la Conférence des directrices et directeurs de la santé (CDS) en recommande l’utilisation. Entre-temps, 16 cantons se sont ralliés à Sormas, dont seulement deux en Suisse romande, soit le Valais et le Jura. Mais les autres ne sont pas tenus de le reprendre, étant simplement priés de se baser sur Sormas pour compléter leur système si nécessaire. Satisfait de son propre logiciel, Neuchâtel ne veut ainsi pas basculer sur Sormas. «Nous allons adapter notre système en conséquence», déclare le médecin cantonal adjoint, Laurent Kaufmann. De même, les Genevois resteront sur REDcap.

Les cantons de Vaud et de Fribourg travaillent pour leur part avec GoDATA, un logiciel mis gratuitement à disposition par l’OMS, ce qui n’était initialement pas le cas de Sormas. «Nous l’avons adopté avant que la Confédération ne se décide à soutenir Sormas. Une solution simple et robuste avec laquelle nous allons continuer à travailler», déclare le médecin cantonal vaudois, Karim Boubaker.

Voilà un premier problème de résolu. Mercredi dernier, le chef de la Division de la transformation numérique de l’OFSP, Sang-Il Kim, a promis que son office disposerait d’une banque de données nationale d’ici à la fin du mois de septembre prochain. «L’objectif est de parvenir à une collecte de données aussi uniforme que possible, à un échange d’informations entre les cantons et à des synergies dans l’utilisation d’un système commun», précise-t-on à l’OFSP.

«Ne pas se faire d’illusions»

Secrétaire général de la CDS, Michael Jordi relativise pourtant. «Il ne faut pas se faire trop d’illusions sur la qualité des données une fois consolidées», prévient-il. Karim Boubaker, qui précise qu’on ne peut résumer la problématique des enquêtes d’entourage à des statistiques, en appelle aussi à une certaine humilité. «La question la moins sûre de nos enquêtes est précisément le lieu de contamination. Dans 60 à 70% des cas, nous ne le connaissons pas malgré une recherche approfondie», relève-t-il.

Mais au moins l’OFSP pourra-t-il publier des chiffres provenant directement des cantons, qui sont plus proches de la réalité du terrain que la Confédération. Il évitera ainsi le couac de la semaine dernière, que les cantons ont beaucoup regretté. «Cela décrédibilise l’action des autorités auprès des citoyens, qui commencent à douter de la bonne gestion de la crise. C’est grave dans la mesure où les gens avaient jusqu’ici confiance en leurs autorités», regrette Pierre Alain Schnegg.

Dès le moment où le Conseil fédéral a supprimé le droit d’urgence, il était clair que le fédéralisme suisse serait soumis au plus impitoyable stress test de son histoire. Pour sa part, Karim Boubaker relève que, dans l’ensemble, «il le vit bien». Les cantons font bien leur job dans les enquêtes d’entourage et les décisions qui en découlent, comme les mises en quarantaine ou la fermeture d’une discothèque. «Mais je déplore que le Conseil fédéral ne s’implique pas plus sur des mesures qui doivent être prises au niveau national, comme le port obligatoire du masque dans les lieux fermés.» Il y a là un équilibre des pouvoirs encore à améliorer.