La Suisse sert-elle de plaque tournante au trafic de pièces détachées de missiles? La question se pose après l'arrestation, le 6 mars à Kloten, d'un Taïwanais de 44 ans se présentant comme un homme d'affaires. Il avait transité par Hongkong et se rendait à Tripoli, en Libye. Dans ses bagages, un agent de la Police fédérale accompagné de policiers de l'aéroport et de douaniers a trouvé une cargaison insolite: des pièces de turbopompe, une partie du système de propulsion du missile Scud (SS-1c ci-contre), engin d'origine soviétique dont le commerce est interdit en vertu d'un traité international, le MTCR, auquel la Suisse est partie.

En 1996 déjà

Ce n'est pas la première fois que des parties de Scud transitent par Zurich. En 1996, des pièces venant de Corée du Nord et destinées à l'Egypte avaient été interceptées à l'aéroport de Kloten. Selon un fonctionnaire spécialisé dans ce domaine, au moins deux autres cas similaires ont été découverts depuis. Les pièces auraient été destinées à l'Inde. Un Suisse de 50 ans a été condamné en mars dernier en Allemagne à 14 mois de prison avec sursis pour avoir livré des pièces de Scud à l'Irak à la fin des années 80, via son entreprise de Schaffhouse, avec l'aide de deux hommes d'affaires allemands. Selon la Police fédérale, pas moins de huit autres enquêtes concernant le transit illégal d'armes sophistiquées vers l'Inde, l'Iran et Israël par les aéroports de Zurich ou Genève ont été ouvertes en 1998.

L'homme d'affaires suspect se trouve désormais en détention préventive à Berne et devrait rapidement être interrogé. S'il est reconnu coupable, il risque entre trois mois et trois ans de prison ou une amende. Son arrestation, si l'on en croit un enquêteur haut placé, a été obtenue grâce à la «collaboration internationale dans le domaine de la prolifération des armes de destruction massive» – en clair, grâce à un «tuyau» fourni par un Etat étranger.

Selon la même source, la Suisse «n'est pas un pays particulièrement sûr» pour ce genre de trafic. Mais pour Sharham Chubin, professeur au centre de politique de sécurité de Genève, la réputation du pays en matière de lutte contre la prolifération des missiles n'est pas excellente: «On entend fréquemment d'autres Etats occidentaux se plaindre du fait que la Suisse tolère ce genre de trafic parce que ses moyens en matière de renseignement sont limités. Leurs services sont donc particulièrement attentifs à ce qui s'y passe.» Selon cet expert, le trafic des technologies utilisées dans la production de missiles ne peut que s'intensifier à l'avenir: «La globalisation rend les contrôles plus difficiles. Les pièces peuvent être achetées par des sociétés écrans sous des prétextes civils, et le savoir-faire industriel nécessaire pour les produire est de plus en plus répandu.»

Arme imprécise et obsolète, le missile Scud, dont la portée peut dépasser 1000 kilomètres selon les versions, s'est répandu ces dernières années dans de nombreux pays du tiers-monde, du Congo à l'Afghanistan. Malgré son système de guidage primitif, il demeure l'une des seules armes de terreur accessibles aux pays les plus pauvres.